• Burundi : génocide ethnique à l’horizon ou embrasement régional?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 11 février 2016.

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    Hier, nous parlions des perspectives africaines de développement avec nos invités. Parlons aujourd’hui d’une région de l’Afrique, celle des Grands Lacs, qui n’est pas prête d’avoir des perspectives agréables.
    Vous avez dû commencer à en entendre parler, le Burundi est sujet à pas mal de troubles, puisque ce petit pays gangrené par la corruption, le clientélisme, un président qui a fait changer la Constitution pour accéder à son 3ème mandat en 2015, serait le théâtre d’horreurs dont tout le monde a peur qu’elles ne déclenchent un massacre à la Radio Mille Collines de sinistre mémoire dans la région. Et, à l’aune de ce traumatisme historique terrible, puisque le Burundi est voisin du Rwanda et a également sa part de conflits ethniques entre Hutu et Tutsi, l’ONU découvre des charniers, les États-Unis accusent le Rwanda de vouloir déstabiliser la région et tout le monde y perd son latin, parce que, en vrai, la situation est plus complexe et finalement peut-être encore plus explosive que cela.
    Revenons un peu en arrière pour bien comprendre les choses. Quand le président Pierre Nkurunziza arrive au pouvoir en 2005, c’est au terme d’une guerre civile sur fond ethnique entre Tusti et Hutu qui dure depuis 1993 et qui a fait 300 000 morts. Forcément, le parallèle est vite établi avec le Rwanda, son voisin qui connaît des troubles à la même époque et presque pour les mêmes raisons, même si le profil des deux pays est plus différent qu’on ne veut bien le croire. Quoi qu’il en soit, le président et son parti sont issus de la guerre et sont des héros populaires des Hutus. Le nom même du parti est révélateur de son rôle dans la guerre civile : Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie ou CNDD-FDD. 10 ans plus tard, force est de constater que le pays ne s’est pas relevé économiquement, il est gangrené par la corruption et il n’en a pas fallu beaucoup pour précipiter les choses quand en 2015, le président décide de changer la constitution pour obtenir le droit de se représenter.
    Du coup, une espèce de coup d’état plus ou moins avorté en 48h a lieu en mai 2015, dont on ne parle pas énormément au niveau international, parce que concrètement, bah, ça a échoué, quoi. Le général Godefroid Niyombare, sous-estimait gravement le soutien dont le président sortant bénéficiait, à la fois dans son armée et sa population. Résultat, le voilà exilé au Rwanda. Et là, tout s’enchaîne : certes, le président est réélu haut la main sans réelle opposition en juillet (il n’a jamais tellement permis qu’il y en ait une, de toute façon) mais des milices commencent à émerger et le spectre des troubles ethniques plane. On parle de 400 morts, 200 000 réfugiés déplacés, de charniers découverts, bref. Apocalypse et pluie de grenouilles, quoi. Ou en tout cas, retour des discours sur les cafards.
    Il faut dire que le Rwanda n’est pas du tout mécontent de la chose, d’ailleurs, les Etats-Unis l’accusent directement de vouloir provoquer des troubles au Burundi, car cela lui permettrait peut-être de récupérer le contrôle sur la région. Sauf que quelques détails clochent. Certes, le CNDD-FDD, le parti au pouvoir est le parti du peuple Hutu contre les Tutsis, mais là, les opposants qui ont fomenté le coup d’état ne sont pas Tutsis, mais bel et bien Hutus, même si depuis, des opposants Tutsis issus du M23 ont commencé, eux aussi à poser problème. Et au Burundi, quels que soient les parallèles que l’on veut faire avec le Rwanda, la crise n’a jamais été seulement ethnique. D’ailleurs, dès la première année de son premier mandat, le président Nkurunziza invente un faux coup d’état pour justifier d’une purge à ne pas piquer des hannetons chez les Hutus même. Et aujourd’hui, il y a de fortes chances que ce soit plutôt la situation économique désastreuse du Burundi qui soit au cœur des problèmes du pays. Ben oui : économie pastorale dévastée plus démographie galopante = pas glop, quoi. Enfin, dernier point, je ne suis pas sûre que le Rwanda ait réellement les moyens de contrôler sa périphérie donc d’y fomenter des troubles de lui-même, même si sans doute, il est ravi d’en soutenir les fauteurs. Bref, sur la question du Burundi, j’aurais tendance à penser que la communauté internationale soutient le président actuel, comme elle l’a toujours fait, non pas parce qu’il est démocratique et garant du bon droit et de la bisounoursie, mais par peur de la contagion et d’une alternative pire.
    Non, parce que la situation n’est pas brillante dans la région des grands lacs en général. L’instabilité est partout, de la République centrafricaine et le Soudan du Sud jusqu’au Sud-Kivu et aux rives du lac Tanganyika. La république centrafricaine ne se remet pas franchement d’une guerre civile dont la France, qui y est intervenue récemment, ne sait pas bien se dépatouiller. Le Soudan du Sud, est-il besoin de le rappeler ? N’est pas bien en forme, malgré l’accord de paix d’Addis-Abeba d’août 2015. La RDC, comment dire ? Quant au Rwanda et à l’Ouganda… Et le tout est d’autant plus terrible qu’on est là au cœur de l’Afrique qui multiplie les mandats de ses présidents, qui ne veulent pas lâcher le pouvoir. Pour le coup, dans la région, pas de transition, et tout le monde joue la partition du « moi ou le chaos ». Il n’y a, finalement, que le président Kabila qui ne maîtrise pas assez sa politique interne pour s’imposer de cette façon, quand bien même il en aurait bien envie. Sauf que là, la situation burundaise a de quoi apporter de l’eau à son moulin. Eh oui, en décembre dernier, l’armée congolaise a arrêté des combattants burundais, rwandais et congolais, tous anciens membres du M23 venus du Rwanda, au Kivu. Et là, pour le coup, ça constitue une menace suffisamment importante pour justifier un état d’urgence potentiel, qui serait fort utile pour museler l’opposition. Bref, on le voit, bien des pays sont hors d’état de contrôler les troubles, bien d’autres ont intérêt à les provoquer ou tout du moins, à les utiliser. Dès lors, on a toutes les raisons de craindre une escalade qui pourrait enflammer toute la région durablement, sans que les lectures un peu lointaine de la communauté internationale ne permettent d’y pallier.

  • Eugénisme : peut-on arrêter le progrès avant qu’il ne tourne mal?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 4 février 2016.

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    Existe-il une limite éthique à ce que la science peut nous permettre de réaliser ? À quel moment peut-on considérer que l’humanité, dans sa recherche de progrès, a franchi le Rubicon et joué à être Dieu ? Vous me direz, que de questions complexes pour un jeudi matin dès potron-minet. Certes, mais c’est que, voyez-vous, on est en plein Gattaca.
    Alors pour ceux qui sont trop jeunes pour se souvenir de ce déjà vieux film absolument mythique où tout adolescent hormoné tombe amoureux d’Uma Thurman, il s’agit d’une dystopie dans laquelle le génome humain sert désormais à discriminer les individus parfaits de ceux présentant des défauts. L’eugénisme est la règle, le handicap inacceptable et la modification et la sélection d’embryons presque automatique. Or ce que nous pensions relativement lointain au moment où le film sortait et où le séquençage génétique paraissait quelque chose de lointain est désormais largement possible et ça commence à se pratiquer.
    Ainsi, Courrier International vient de relayer l’information selon laquelle des scientifiques britanniques viennent d’obtenir l’autorisation de procéder à l’édition de gènes sur embryons humains, même si les embryons en question ne seront pas implantés par la suite. Et en vrai, ce n’est pas la première fois qu’un pays autorise ce type de recherche et de manipulation. En avril dernier, une équipe de chercheurs chinois avait édité les gènes d’un embryon humain, déjà. Et la réaction avait été contrastée, puisque la recherche avait été publiée par la revue Protein & Cells, mais refusée par la la revue Nature, qui avait réalisé à la place un papier extrêmement pessimiste recensant toutes les tentatives en ce sens ayant déjà eu lieu et les conséquences qu’elles auraient en termes d’eugénisme. En mars, la MIT Technology Review avait fait de même dans un article intitulé “Concevoir le bébé parfait”, comme quoi le problème est bien posé. C’est que, en dehors de la Chine, on travaille sur cette question en Russie, en Amérique du Sud, aux États-Unis, même, puisque à ce jour, les recherches les plus poussées sont celles réalisées par une chercheuse chinoise à Harvard qui veut éliminer par modification des cellules germinales les principales maladies génétiques.
    Oui, mais alors, comment dire ? En effet, on va peut-être de cette manière éviter les maladies génétiques mais on peut aussi modifier totalement l’humain.
    Dans le film, on prélevait plein d’embryons et on en sélectionnait un qui présentait le bon profil. L’avantage du progrès technologique, c’est qu’on sait maintenant éditer le matériel génétique des cellules avec le matériel d’à peu près n’importe quel laboratoire médical de ville. C’est-à-dire que non seulement ce n’est pas difficile mais en prime cela n’est pas coûteux. Eh oui, le progrès va vite, en ce sens. Par contre, et bien que beaucoup de recherches aillent dans ce sens, déterminer comment retirer la prédisposition à la violence ou même à la calvitie, c’est pas si simple sans tout bouleverser. Quand à la peau claire… Je vais éviter de commenter, n’est-ce pas ?
    Bon, allez, mon ami Redouan va encore m’accuser de trop parler d’apocalypse et pluie de grenouilles, mais à dire vrai, s’il s’agit d’une apocalypse, elle a déjà eu lieu. L’humanité n’a jamais été capable de ne pas ouvrir la boite de Pandore, on le sait tous. C’est possible, cela aura donc lieu et bien plus vite qu’on ne le pense. Difficile après cela d’imaginer l’avenir, qui ne ressemblera définitivement pas à ce que nous avons connu jusqu’ici. Est-ce que nos enfants seront les derniers à ne pas avoir été édité ? Auront-ils à faire face à une discrimination génétique ?
    Là encore, je suis la trame du film, hier très bonne SF, aujourd’hui, assez bonne projection, un peu comme 1984, quoi ou même le Meilleur des mondes pour lequel à mon sens, il ne manque que la Somma. Mais peut-être en effet, que tout cela sera magnifique, avec juste moins de maladies, des gens qui vivent longtemps, tout le monde heureux et ayant à disposition le meilleur de la médecine à sa disposition et le bonheur à portée de main ?
    Ouais. En attendant, mes imperfections génétiques et moi allons laisser la parole à nos petits camarades : puisque le Rubicon a bel et bien été franchi, allez, assez jacté !

  • Pas de trêve hivernale pour les morts de migrants

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 2 février 2016.

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    La semaine dernière, en début de semaine, nous disions – et pensions avec un certain soulagement que l’hiver allait réduire la vague migratoire et les morts atroces qui l’accompagnent. Hélas, dès jeudi, nous savions que ce ne serait pas le cas. 24 morts, dont 10 enfants s’étaient échoués en Grèce. Samedi, 37 corps de plus ont alourdi les eaux de la Mer Égée. Et la presse ces derniers temps se fait l’écho d’une enquête d’Europol parlant d’au moins 10 000 enfants migrants, isolés portés disparus dans les limbes d’une Europe qui ressemble à l’Enfer pour qui n’est pas baptisé conforme par l’administration.
    Oui, cette chanson n’a jamais été aussi flippante, je sais. Mais il faut dire que la situation n’est pas jolie-jolie, alors qu’en Allemagne, on commence à nous expliquer qu’il faut tirer sur les migrants. Vous me direz, n’allons pas nous indigner de ce que la Hongrie a autorisé l’armée à faire depuis au moins 6 mois. Si ce n’est que l’Allemagne nous avait habitué à être la voix de l’utopie, tandis que la Hongrie, comment dire ?
    Oui, bon, voilà. Alors, on sait que les migrants vont être des millions à s’échouer sur nos rives des deux côtés de la méditerranée. Des millions, en très peu de temps. Entre le petit Aylan et Cologne, tous les fantasmes se déchaînent sur une réalité trop grande pour être appréhendée par l’esprit humain. Entre ceux qui voudraient bien mais qui peuvent point, ceux qui voudraient contrôler les invasions barbares, ceux qui, angélistes, refuseraient de se poser les questions qui font mal sur l’intégration d’une population non uniforme mais dont le point commun est la désintégration de tout ce qui constitua, jusqu’à lors, des repères. Comment prendre en compte une réalité plus grosse que soi ? On n’a que deux moyens, tous deux inadaptés, tous deux problématiques : l’exemple précis. Cologne ou bien Aylan, le particulier devenant symbole de ce qu’est l’ensemble, un ensemble que l’on ne peut réfléchir et traiter qu’en généralité. Et nous voilà sur notre deuxième problème : le traitement à la chaîne, la règle générale qui ne souffre pas d’exception. Quand est-ce que l’on a commencé à traiter l’humain de manière efficace ?
    Oui, voilà, la modernité, et d’entre tous ses attributs, la modernité appliquée à l’humain… en camp. Oui, en camp, de travail, d’étrangers indésirables puis camps de la mort. Une autre époque dont les relents sont là, pas seulement dans les discours d’extrêmes, mais aussi dans la manière dont, froidement, nous traitons les données des migrants. Tant de millions en mouvement, tant de morts, tant d’embarcations échouées, statistiques de l’infâme qui s’ajoutent comme autant d’informations dont la valeur n’est pas remise en cause, jamais, car objective, permettant d’appréhender le réel, n’est-ce pas ? Mais non. La solution n’est ni dans le cas particulier, ni dans la normalisation de l’abstrait horrifique.
    Redevenir humain, quel beau concept mais comment ? Et comment des états, par nature inhumain – et ce n’est pas une critique, juste un constat– peuvent le devenir. Je ne sais pas. Encore une fois, si j’avais des solutions, je les mettrais en œuvre, je ne resterais pas là les bras croisés. Est-ce que ce serait cela, alors, la solution ? Cesser de se sentir impuissant. Cesser de penser aux conséquences forcément désastreuses quand nous sommes rationnels, pour n’envisager que l’action immédiate. Après tout, on ne vit pas dans l’avenir, aussi noir soit-il, mais bien daba, maintenant, now.
    Cesser de se sentir impuissant, mais pas seulement au niveau individuel, où il importe d’agir, oui, agir et le plus vite possible, à tous points de vue ! Oui, mon truc à moi c’est la culture, est-ce négligeable ? Je ne crois pas, je dois croire que ce n’est pas le cas. Mais agir, en tous les cas. Mais pour les états, ceux qui ne peuvent pas accueillir toute la misère du monde, auront-ils le choix, quoi qu’il en soit ? Et pas seulement ceux de là-bas, mais le nôtre aussi. La France, l’Allemagne ou le Maroc, même combat : toujours mieux que la mort assurée, bien des gens vont venir, qu’on veuille les voir ou pas, qu’on les attende avec des fleurs ou des flingues. Alors comme d’habitude, apocalypse et pluie de grenouille, mais de toute façon, quelle importance ? Un jour nous mourrons et nos sociétés aussi, sans doute. Mais à vouloir nous préserver en dépit de l’humain, à être inerte, est-ce que nous n’embaumons pas avant l’heure ? Il faudra bien que l’on accepte de repenser le monde différemment, parce que sinon, aux problèmes d’aujourd’hui, nous n’apporterons que le renouvellement des échecs d’hier. Des millions de morts, dont pas mal, statistiquement appréhendés, en camps.

  • Les bourses dévissent : une crise très grave que personne ne veut regarder en face

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 28 janvier 2016.

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    Hier, la FED donnait les conclusions de sa réunion de deux jours et bien des bourses attendaient cela avec impatience. Il faut dire que je ne sais pas si vous suivez cela de près, mais en ce moment, la bourse, c’est pas la joie.
    Les bourses asiatiques sont en déconfiture totale, les pays émergents sont submergés par la baisse des prix des matières premières et les grandes places mondiales elles-mêmes suivent un cours du pétrole qui s’effondre et le peu de crédibilité que l’on peut apporter à l’idée de reprise. Bref, c’est la crise de chez crise.
    Pour vous donner une idée, en six mois, l’indice Shanghai Composite a perdu près de la moitié de sa valeur. En un mois à peine, le Nasdaq comme le CAC 40 ont perdu pas loin de 1000 points. Le Nikkei a dévissé lui aussi, bref. Si vous suivez les choses au jour le jour mais sans prendre de recul, vous vous réjouirez peut-être de voir qu’hier, quelques places boursières ont connu une vague hausse qui permet à la presse spécialisée, en pleine hystérie méthode Coué, de se dire que tout va bien mais c’est pas vrai. Et il est largement temps de s’inquiéter. D’abord parce que cette crise boursière n’est pas seulement la conséquence ou la fin de la dernière grosse crise que nous ayons vécu en 2007-2008, mais bien une nouvelle, produit de la précédente et que c’est pas bon, quand les crises se succèdent en rang serré sans qu’on ait le temps de souffler. Ensuite parce qu’elle révèle une crise économique sous-jacente qui n’est pas près de se résorber. Oui, voyez un peu comme ça s’est enchaîné : crise financière donc crise économique donc crise financière.
    Le cercle vicieux, vicié et spiralant vers le gouffre par excellence, quoi. Enfin, parce que, en douce, rien n’ayant été fait pour l’empêcher, on a quand même continué à produire des bulles spéculatives ici et là qui vont pas tarder à faire kaboom. Ad minima, un bon gros pchit des familles et que ça ne va pas arranger les choses. Bref ? Vous avez l’habitude désormais : je ne suis pas optimiste.
    Bon, alors, reprenons dans l’ordre. D’abord, nous avons la question du pétrole et des matières premières. Si leurs prix dévissent, évidemment, les bourses suivent, c’est logique. Ben oui, on a une consommation mondiale de 90 millions de barils par jour. Quand le baril était à 100 dollars, il y a seulement un an et demi, les flux d’argent engendrés étaient de 3300 milliards de dollars par an. Aujourd’hui, on est à peine à 1000 milliards par an. Moins du tiers, oui, ça fait mal. Logique aussi que cela installe un climat de grosse, mais alors grosse crise économique dans l’ensemble des pays émergeants et chez tous les pays dépendant de leur production pétrolière, y’en a beaucoup. Ensuite, on a le ralentissement chinois, qu’on analyse mal à mon avis. Quoi qu’il en soit, la Chine se concentre désormais sur sa consommation intérieure, ce qui signifie avant toute chose que son potentiel de croissance, elle ne le disperse plus à tout vent et donc que le monde n’en bénéficie plus. Enfin, on a la conséquence de la crise précédente et des mesures que l’on a prise pour tenter de la résoudre. Notamment, toutes les mesures de quantitative easing et autres baisse des taux directeurs partout. Attention, hein, si les conclusions de la FED hier nous ont appris quelque chose, c’est que bien sûr, les marchés ne réagiraient pas bien en cas de relèvement des taux trop brutaux, parce que la situation économique est toujours plus que fragile, instable, même. Sauf que concrètement, ce à quoi on est confronté, avec tout ça, c’est une déflation généralisée qui est un vrai problème, tout de même. Et qui nous présente également avec une nouvelle crise financière possible.
    Oui, non, parce que les traders, n’ayant été confronté en vrai à aucune forme de régulation depuis 2008 n’ont pas chômés, vous pensez bien. Donc on est face à une bulle, sur cette question monétaire. Ben oui, regardez, le GSCI Commodity Index est au plus bas depuis 2004, le Baltic Dry Index est à sa valeur la plus basse depuis sa création, en 1985 ! La banque centrale chinoise mais aussi la banque centrale saoudienne vident leur réserve de change en dollar à plus de 35 millions de dollars par mois. Les banques centrales du Brésil, du Japon, de la Russie, la BoE ou la BCE font la même chose, juste en plus lent. Tous les pays détenteurs de dettes en dollar vendent. Tu m’étonnes qu’avec tout ça, la FED veuille relever les taux, même si elle ne le peut pas pour l’instant !Allez, passons sur les détails, ce n’est pas comme si cette bulle était en soi spéculative, n’est-ce pas ? Ce n’est pas comme si les traders en profitaient parfois pour pratiquer tranquilou bilou une forme de vol sur l’économie déjà chancelante, n’est-ce pas ?
    Allez, allez. On se concentre. Nous sommes donc face à une crise, qui certes, est liée à la précédente mais pas que, puisqu’elle spirale là depuis à peine 6 mois et en particulier depuis un mois, où certains indices, comme le CAC 40 ont perdu près de 20 % de leur valeur. Et ça, mes bons, c’est pas bad business as usual. C’est à mon sens les signes extérieurs d’une forme de pivot qui se réalise. Revenons sur la crise boursière chinoise, par exemple. Dans le même temps que la Chine connaît une fuite des capitaux exemplaires, on met le yuan dans le panier des valeurs du FMI, ce qui isole encore un peu plus le dollar monnaie de référence, déjà bien attaquée par la baisse du pérole. Que se passe-t-il en vrai ? En interne, on restructure le marché intérieur, on investit massivement dans des infrastructures. Ça coûte et paradoxalement, en effet, ça fait fuir l’argent en même temps qu’on assainit l’économie réelle. Par contre, en Occident, que voit-on ? Au contraire, l’économie réelle va mal, du fait de la crise financière de 2007-2008, et elle entraîne la bourse derrière elle, sans espoir de restructuration, car le centre du monde est en train de se désaxer. Ce que seront les grands équilibres demain dépendra essentiellement des résolutions géostratégiques qui sont en train de se dessiner, ceci dit, concrètement, on peut au moins dire deux choses : un, tout ce qu’on a fait pour répondre à la crise de 2008 a été au mieux inefficace, au pire, à la source de la crise actuelle. Deux, le système économique et financier mondial n’est plus simplement en crise, comme les cycles économiques anciens pouvaient nous y préparer : crise puis reprise, etc. Non, on est en face d’un effondrement systémique qu’il va falloir dépasser pour mieux se réinventer.

  • 2016, année du grand repli?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 25 janvier 2016.

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    Le début de l’année a démarré fort, avec une bourse en décapilotade complète, les grands indices perdant quasiment 20% en moins de deux mois ; des tensions un peu partout laissant pressentir des conflits déplacés entre Iran et Arabie Saoudite notamment ; toujours le chaos au Moyen-Orient ; une Mer de Chine rendue inquiète par le ralentissement économique, l’armement de tout le monde et un séisme provoqué par un essai nucléaire nord-coréen ; une Amérique du Sud qui voit son modèle s’effondrer, pays par pays ; une Europe de plus en plus isolée et fragmentée de retours de nationalismes, entre une Russie affaiblie et une Turquie au bord de la crise de nerfs; bien entendu, encore des attentats, bref ! La cour est pleine, n’en jetez plus. Il est temps d’essayer d’analyser tout cela et comprendre, sur un instantané du point de bascule, ce à quoi on est confronté.
    C’est le plus effrayant et le constat le plus généralisé : ce que je disais de l’Europe fragmentée et isolée est vrai de plus en plus d’acteurs. Eh oui, force est de constater que les grands ensembles mis en place jusque-là ne fonctionnent plus ces derniers temps et tout le monde a amorcé un repli sur ses propres intérêts. L’Europe, donc, je l’ai déjà dit, a montré son incapacité à se trouver des solutions en se désolidarisant et sur la crise financière, et sur la crise migratoire, le tout en se coupant de possibilités d’alliances évidentes avec la Russie ou bien la Turquie par exemple, du fait d’un alignement US pour le moins étrange et dysfonctionnel. Mais ailleurs, ça n’est pas vraiment mieux. Si l’on prend les BRICS, par exemple, qui ont bien failli réussir fin 2014 à s’imposer avec une banque de développement et pas mal d’attaques sur le dollar auront bien des difficultés à se coordonner cette année. Le Brésil n’a pas d’autre choix que de s’occuper de ses problèmes internes, ubuesques, entre crise sociale, politique, économie en phase d’effondrement et monnaie en déconfiture. Reste l’Inde qui se veut de plus en plus ouverte et ça tombe bien, puisque Narendra Modi assure la présidence des BRICS, sauf que… L’Inde commence déjà à se faire piéger dans les tensions entre Chine et Japon et son rapprochement avec le pays du Soleil Levant, économiquement nécessaire, se fait au détriment d’un équilibre qu’il ne sait plus maintenir du fait de fumet malodorant de xénophobie anti-chinois. Et puis, comment équilibrer ses relations extérieures avec le Pakistan, notamment ? Bref, la solution ne viendra pas des émergeants et, quoi qu’en dise la Coface pour assurer de nouveaux crédits, les néo-émergeants, comment dire ? J’ajouterais à ce tableau d’apocalypse des grands ensembles l’incapacité du monde à faire front commun face à la crise du réchauffement climatique, l’incapacité des pays producteurs de pétrole à s’entendre pour remonter les cours alors que c’est vital pour une bonne part d’entre eux, l’incapacité des partenariats économiques, aussi multipartites soient-ils, à assurer la prospérité et rééquilibrer les balances commerciales des uns et des autres, le réarmement de tout un chacun à grande vitesse, bref. J’ai le sentiment que tout le monde est en train de compter ses abatis et que le spectacle n’est pas joli-joli.
    Et je n’ai même pas encore parlé du Moyen-Orient. Or là, comment dire ? Si 2015 nous a appris quelque chose, c’est que l’OTAN ne fonctionne pas, la coalition internationale est une plaisanterie et tout le monde tire à hue et à dia en fonction de ses propres intérêts, sans quoi Daesh ne serait plus qu’un mauvais souvenir ayant laissé la place à d’autres problèmes, certes, mais bon, des nouveaux, quoi. Alors c’est vrai que Barack Obama, en ramenant l’Iran dans le concert fort dissonant des Nations a permis une bascule des alliances. On délaisse de plus en plus l’Arabie Saoudite dont les positionnements douteux sur le plan religieux et vis à vis de Daesh font peur aussi bien aux États-Unis qu’à Israël. Sans compter que ses tensions internes et ses problèmes économiques n’en font pas un allié très stable. Mais on ne reconstruit pas en un jour la confiance nécessaire à une véritable alliance avec l’Iran après 20 ans d’ostracisation sauvage ; et les slogans anti-américains, pour plus traditionnels qu’autre chose soient-ils, continuent de résonner.
    Bref, oui, le sentiment dominant donné par tout ceci, c’est que si le monde n’est certes plus bipolaire, il n’a pas réussi à devenir vraiment multipolaire non plus. Les états sont isolés, en repli, méfiants vis-à-vis des voisins, prompts au réarmement, au discours nationaliste délétère, non pas celui qui construit le sentiment national mais celui qui attaque l’autre, bref. Le grand repli, quoi. Celui qui rejette l’autre hors de soi, celui qui décrédibilise toutes les tentatives d’accords mondiaux sur les grands sujets, tous les G8, G20 et autres grandes-messes de la mondialisation heureuse, celui qui tente de trouver une solution à la finance effectivement mondialisée mais de nouveau en très grosse crise sans que personne, surtout, ne veuille faire la lumière dessus. Hush hush sur un processus de dédollarisation à son apogée, avec l’arrivée du Yuen dans le panier des devises du FMI notamment. Ah, et on en parle, de la déflation presque généralisée, oui, même si le dollar remonte, lui, en ce moment, du coup. Non, parce que ça anéantie les efforts des traders, les pauvres, qui s’étaient tournés vers les obligations à risque des entreprises pour faire leur beurre sur de bons rendements et qui se trouvent confrontés à… Non, vraiment, on ne parlera pas de crise, j’ai dis. Pas devant les enfants, ce serait cruel, mais enfin, tout cela ressemble avec le recul à une autre bulle qui serait en train d’exploser, mais en douce, quoi.
    Bon, là on ne sait plus si on parle du rêve des migrants qui ne migrent plus et s’échouent morts ou désespérés sur les plages de Lampedusa ou de Turquie ou si l’on parle des pays dont les rêves de développement harmonieux sur une terre devenue toute petite s’effritent beaucoup mais le constat est le même : plus de solidarité, beaucoup de solitude et un grand repli. Pourtant, et alors que l’heure n’est pas franchement à l’optimisme chez la majeure partie des Think Tank d’analyse politique, ce week-end, une nouvelle m’amène à reconsidérer un peu les choses. La Chine, dont tout le monde dit qu’elle est en repli économique mais aussi partiellement politique, est en train de se positionner au Moyen-Orient. C’est-à-dire qu’après que les régulateurs actuels qui devaient régler les problèmes non seulement de Daesh mais, même avant, de conflit israélo-palestinien, après qu’ils aient finis de démontrer leur incapacité à faire quoi que ce soit, donc, la Chine se déclare prête à défendre la Palestine qu’elle veut indépendante mais aussi : investir en Egypte, Syrie, Libye, au Yémen, au Liban et en Jordanie ; soutenir un axe sécuritaire sino-arabe et collaborer avec le Qatar et les Emirats Arabes Unis sur le plan énergétique. Alors quelles régulations vont s’imposer, comment les flux vont se contrôler, en fonction de quelles considérations nationalistes, ethniques, religieuses va-t-on s’accorder ou bien se désunir cette année ? On n’a pas certes pas encore trouvé le moyen d’une gouvernance mondiale et le risque de repli est important mais les alliances se redessinent et le monde bouge, beaucoup, très vite. À défaut d’autre chose, c’est fascinant à observer.