• La fiction nous prépare-t-elle au pire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 4 mars 2016.

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    La légende urbaine dit qu’à un examen de grande école, un élève indien à qui on demandait à brûle-pourpoint ce à quoi lui faisait penser le cri du lion aurait répondu : le film commence. Et ça tombe bien, parce que ce matin, on va se demander si la fiction ne prévoit pas l’avenir ? Oui, non parce que c’est vrai que ces derniers temps, que voit-on fleurir au cinéma et à la télé ? Des reboots d’anciennes séries qui n’étaient pas très optimistes, genre X-Files et le grand complot, le Prisonnier, l’armée des 12 Singes. Et côté nouvelles créations, on a des Dissidentes, des Hunger Games et des Game of Thrones. Vous me direz, y’a aussi le retour de Star Wars et bientôt de Harry Potter, mais bon, ce n’est pas pareil.
    À dire vrai, le monde actuel m’angoisse terriblement. Comme vous, comme nous, comme tout le monde, en fait. Donc j’aime regarder des fictions jolies et rassurantes ou bien me faire des petits trips nostalgiques vers mon enfance avec des comics, ce genre de choses, qui fleurissent actuellement, c’est rassurant, mais fondamentalement, je ne crois pas que ce sera l’avenir. Tout paraît terrifiant, on en parlait hier : la détresse humaine, des millions de gens sur les routes et nous, totalement absents au monde, plongés dans une espèce de fiction romancée à coup de croissance et de novlangue.
    Bref, la nuit est noire et pleine de terreurs et oui, demain paraît bien sombre. Mais est-ce une raison valable pour chercher tant de sens dans des films, des séries, allez, pour les plus audacieux d’entre vous, des livres qui sont fictionnels et ne décrivent, officiellement qu’un univers fantastique ?
    Pourtant, même si tout cela décrit des univers fictionnels, plus ils le sont, mais alors, version horrifique, plus on y croit. Tenez, hier, par exemple, en choisissant les sujets, on discutait, Driss et moi, de Hunger Games ou Dissidente. C’est à dire, en gros, une dystopie de plus, basée sur du cyberpunk, où le système démocratique actuel est mort et la suite est une forme rigide de gouvernance où les individus sont écrasés par un système de castes limité, dirigé par des gens à la fois décadents et corrompus. Mais le truc, c’est qu’en fait, si l’on analyse ces films, enfin ces livres à la base un peu différemment, on se rend compte qu’ils parlent du passé ou du présent, transposés. C’est d’autant plus vrai dans ces deux cas qu’il s’agit de séries relativement simplistes destinées aux ado mais c’est le cas pour presque tout. Dissidente, vous devez choisir à l’adolescence une caste qui détermine vos goûts et vos capacités de manière absolue et scientifique. Et tout ce qui dépasse est considéré comme dangereux, dissident. C’est pas l’avenir, ça, c’est le présent, où l’on vous norme en permanence et surtout à l’école, là où les conseillers d’orientation vous harcèlent dès le début du collège pour savoir quel type de technocrate vous aspirez à être. On comprend bien la pulsion des ados cherchant, c’est ontologique, à se distinguer de la masse, à exister en tant qu’individu. Out pour la prédiction, donc, IN pour le fantasme différenciant humain.
    Hunger Games ? Des districts exploités par un pouvoir central décadent, extravagant, presque pas humain tellement les gens s’habillent comme des clowns. Et puis bien sûr, des jeux télés de mort voyeuristes et oppressants dans lesquels des enfants meurrent. Ça, à première vue, c’est un bon mélange d’un fantasme de rapport noblesse / tiers état et de réalité. D’une part, parce qu’en effet, les inégalités commencent à devenir tellement fortes qu’on a le sentiment d’un retour à un système de castes ou de classes sociales prédominant, avec de fait, une noblesse au moins médiatique dont les outrances vestimentaires mais aussi en termes de modifications corporelles ! Les éloignent de la nature (et que personne ne vienne me dire que les proportions des Kardashians sont réalistes sans chirurgie). D’autre part, parce que la télé qui désensibilise, bien sûr… Avec toujours, l’ado qui, se différenciant, provoque la révolte et renverse l’injustice. Un mode de narration classique, finalement.
    Alors pourquoi a-t-on le sentiment que souvent, la science-fiction décrit le monde à venir ? D’abord, parce que c’est son but de base. D’ailleurs, au moment où, en France, la science-fiction commençait à faire fureur dans les années 70, on parlait d’anticipation. Et, que ce soit ce bon vieux Jules Vernes ou bien Philip K. Dick dont l’oeuvre est en ce moment très à la mode, parce que très angoissante, du Maître du Haut-Chateau à Blade Runner, tous cherchaient à percer ce que l’avenir et les progrès de la science allaient nous apporter.
    Et certaines fictions du passé nous paraissent formidablement d’actualité aujourd’hui. 1984, par exemple ou même le Meilleur des Mondes. Mais là encore, si l’on y réfléchit, ces œuvres disent autant du monde dans lequel vivait leurs auteurs que du monde actuel, si ce n’est, de fait, beaucoup plus. Et il faut chercher les similitudes 1) dans leur compréhension de la nature humaine et des systèmes d’oppression et 2) dans la formidable capacité des Hommes à vouloir trouver du signifiant et du symbolique partout. Nous sommes structurellement formés à interpréter le monde selon une grille cause/conséquence qui nous fait rechercher partout des présages, qui nous permettraient peut-être de mieux nous préparer à ce qui vient et que l’on craint. Mais la fiction, création humaine, ne nous prépare ni ne prédit la réalité. Tout ce qu’elle peut faire, parfois, c’est traduire le réel. Et quand c’est le cas, elle n’est jamais obsolète et on y trouve, encore et toujours au sens presque charnel et Baudelairien du terme, des correspondances en forêts de symboles.

  • Novlangue : ce vocabulaire qu’on remplace

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 26 février 2016.

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    « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. » Mes amis, en ce vendredi matin, où l’on m’a demandé de faire un Bisounours léger, pour une fois, où je n’aborde ni la géopolitique, ni la guerre des monnaies, j’ai peur d’avoir à vous dire que nous ne concevons plus grand-chose très bien. Parce que justement, les mots pour le dire, nous ne les avons plus. Tenez, on va faire un petit exercice tout bête : comment on dit que quelqu’un est pauvre, cul-de-jatte et qu’il n’a aucune chance de retrouver du travail mais alors, jamais? Clairement, la moitié de l’auditoire est choquée, déjà, que j’ai pu prononcer de tels mots.
    Oui, voilà. L’autre moitié de notre public chéri mon amour est un peu ennuyée et se demande où je veux en venir, mais tout le monde, je dis bien tout le monde, aura déjà traduit : on dit un défavorisé à mobilité réduite en difficulté de réinsertion par le travail. Et étrangement, ça donne pas du tout la même impression. Ben oui, parce que pauvre, c’est terrible.
    Non, ça, typiquement, c’était de l’humour des années 80, désormais, ça ne passe plus, mais alors plus du tout. Il faut positiver, comprenez. Les pauvres, c’est Cosette, les exploités, aussi, tant qu’on y est, la guerre des classes ! Impossible, de nos jours, on a des défavorisés, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas eu de chance, quoi, à qui on ne doit en tout cas pas de faveur. De même, on ne fait pas la guerre, on intervient. On ne bombarde pas des hôpitaux, on fait des frappes chirurgicales. On ne tue pas des gens, il y a des victimes collatérales. Alors, vous me direz, ce n’est pas récent et vous avez raison, mais ça s’accélère et c’est de pire en pire, au fur et à mesure que de concept en concept, le monde devient plus flou. Alors on a des dictateurs qui, du jour au lendemain, passent du statut d’oppresseurs de leur peuple, à rempart contre le terrorisme : des puissances économiques de plus d’un milliard d’êtres humains et un gros bout de continent qui se transforment, comme une citrouille à minuit en bulle spéculative chinoise ; et puis on a des gens qui fuient la guerre, la misère et la mort et qui sont tour à tour des réfugiés – ah non, c’est embêtant, on ne peut quand même pas refuser un refuge, alors enfin des migrants, toujours en chemin, donc, ne vous inquiétez pas, ils ne s’arrêteront pas chez nous, où ils n’ont rien à faire.
    Revenons à mon exemple du début : quelqu’un qui est pauvre, handicapé et au chômage, c’est essentiellement, de nos jours, quelqu’un qui est sans : sans argent, sans travail, sans mobilité, sans domicile fixe, sans dents, sans voix. On peut parler pour les sans voix, c’est charitable, mais c’est pas un devoir, yek ? C’est parce que c’est aussi quelqu’un qui est sans insertion, quelqu’un qui est de facto exclu. Et c’est très intéressant l’exclusion, ça a tout un univers de vocabulaire : l’exclusion sociale, professionnelle, etc. Mais c’est un vocabulaire du fait avéré : vous êtes en dehors, en dehors du système, en dehors de la société même si vous ne travaillez pas. Ça vous définit d’une manière fixe : vous êtes exclus et il va falloir en faire, des efforts pour vous réinsérer, le terme même, vous voyez bien qu’on va avoir du mal hein, faudra forcer. Par contre, il n’y a pas d’exclueur, et ça, c’est très important. Donc si quelqu’un est exclu, c’est pas de votre faute, ni celle de l’état, ni celle de personne, en fait. L’effort, c’est à l’exclu de le faire, pas à la société, qui peut (mais c’est l’état-providence, autant dire tout de même en soi un système injuste, inéquitable, qui arrive en Deus ex machina) faire un effort, mais c’est bien le maximum. Là pour le coup, on peut être tranquille, pas de risque de lutte des classes. Les entreprises, ces pilliers du monde moderne ne sont pas les exploiteurs d’hier. D’ailleurs, dans le monde économique, on ne vire plus les gens à tire-larigot, on fait un plan social ; on ne sabre plus dans les droits des employés, on fait une loi pour la sauvegarde de l’emploi. Comment voulez-vous être contre la sauvegarde de l’emploi ou bien un plan social ? Impossible, il faudrait être méchant, mauvais ou pire, irréaliste.
    Bref, bien malin celui qui parvient à se dépatouiller de ce vocabulaire qui mélange tout, qui vous explique qu’on vous vire pour sauver des emplois et ne vous permet plus que de commenter indéfiniment quoi ? Justement, des abus de langage de politiciens ou même de stars de télé-réalité, où plus rien n’est réel, même pas les guerres Twitter à coup de bons mots qu’on retwette et qu’on like.
    Tenez, parlons-en des like, mais sur un autre réseau social qui pourtant, tous les sociologues vous le diront, isole… Facebook. C’est la grande nouvelle du jour, enfin d’hier, désormais, on peut non seulement « aimer » une publication, mais même l ‘« adorer », la trouver « Haha », « Wouah », « Yay », c’est-à-dire chouette, « triste » ou bien « Grrr », en colère, quoi. C’est que cela faisait des années que tout le monde voulait un bouton je n’aime pas, mais la désapprobation, ce n’est pas possible, tous ces sentiments négatifs. Pourtant, il n’y a pas d’espace plus susceptible de violence qu’Internet et les réseaux sociaux, hein. On y trouve des trolls, du revenge porn, du harcèlement où l’on suggère aux gens, pour un oui, pour un non, d’aller se pendre et où l’on est presque sérieux tellement tout cela ne l’est pas. Mais on n’a pas le droit de ne pas aimer alors, en lieu et place, et pour mieux analyser les comportements des utilisateurs aussi, on met des boutons de sentiments, 5 positifs, 2 négatifs, mais où, comme en thérapie de couple, on n’exprime pas d’opinions sur l’autre, seulement sur son propre état d’esprit. Et Melanie – feeling depressed, « Grrr » ce monde en smiley jaune et rose.
    Vous me direz que je m’égare, je tourne en rond entre des choses qui n’ont rien à voir de Facebook au chômage en passant par les frappes chirurgicales. Vous aurez raison, car c’est tout le problème : quand on n’a plus le vocabulaire, comment peut-on être clair, comment peut-on comprendre ? Pourtant, c’est bel et bien la même chose, cette fameuse novlangue dont Orwells considérait qu’elle pouvait à elle seule, en nous retirant la possibilité de nous révolter, instaurer le totalitarisme sans même qu’on s’en rende compte.
    Mais à moins d’être adepte des théories du complot, là aussi, tout un vocabulaire, impossible de croire que ce glissement sémantique généralisé est le fait d’une volonté occulte de puissants réunis en conclave… Ou alors il faut être d’un autre temps, lire encore Noam Chomsky. Soyons raisonnables, restons donc dans le flou et contentons-nous de constater les dégâts : nous sommes devant un des drames humains les plus atroces que l’on puisse concevoir, avec des millions d’hommes sur les routes dépourvus de tout et nous appelons cela une crise des migrants comme on aurait une crise de foie. Nous vivons la période d’inégalité la plus dure de l’histoire moderne depuis le XIXème siècle et il ne s’agit que d’une crise économique qu’il faut résorber par un retour à la croissance comme une crise d’acné se règlerait avec un savon spécial : ce n’est pas agréable et ça promet des jours sans soleil, mais enfin, c’est comme ça. Nous sommes en train de vivre un déséquilibre écologique majeur dont on ne sait pas bien se dépatouiller, mais enfin, c’est pas vraiment de notre faute à nous et des pays, des continents, développent des droits à être aussi terriblement inconscients que les générations précédentes et ça paraît logique, juste, équitable. Bref, devant non pas la crise, mais la catastrophe, l’injustice, la misère, le révoltant, nous restons passifs, désemparés et impuissants par le monde même que nos mots créent. Au commencement était la Parole. Peut-être bien qu’à la fin aussi.

  • Primaires US : Entre Sanders et Trump, les USA seraient-ils tiraillés par les mêmes démons de l’extrême que l’Europe?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 23 février 2016.

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    Ça y est, la course aux primaires américaines a commencé, avec déjà quelques abandons, déjà quelques surprises. Et une question : est-ce que les États-Unis, avec leur apparent succès à sortir de la crise et malgré tous les employés d’entreprises innovantes façon start-up qui lancent des posts viraux sur le fait qu’ils ne peuvent pas s’offrir de la nourriture en dehors des snacks gratuits disponibles au bureau, est-ce que les États-Unis, donc, vivraient une crise de la confiance politique équivalente à celle de l’Europe ?
    Ah ben non, pas perdre espoir, dites-moi. Enfin pas tout à fait. Non, disons simplement à se radicaliser dans le discours et les attentes. Parce que je ne sais pas si vous avez vu, mais Donald Trump, que j’étais la première à prendre pour un clown, une espèce de Sara Paulin en moins attendrissant, il commence à faire carrément peur, façon clown de film d’horreur, façon Stephen King. C’est qu’il a triomphé au New Humpshire et, pire, en Caroline du Sud, un état clé car essentiellement conservateur chrétien, là où l’on attendait que ses concurrents soient mieux placés que lui. Jeb Bush, dont le père comme le frère avaient remporté l’état haut la main s’est carrément retiré de la campagne. Et Ted Cruz, qui espérait bien se placer auprès des évangélistes est désormais presque certain de n’aboutir à rien, puisque Trump lui a volé la vedette. En fait, sur les 12 candidats en lice côté Républicains, 7 se sont déjà retirés et seulement 3 gardent véritablement l’espoir d’arriver à quelque chose : Trump, donc, hélas, très loin devant, grand favori qui n’agrée pas aux structures du parti mais qui semble pourtant bien placé pour gagner, Cruz, conservateur genre droite très droite et en même temps marketé renouveau qui pourtant ne séduit pas et Marco Rubio, jeune, très jeune, incarnant à lui seul l’ouverture républicaine puisque d’origine cubaine et ayant voté avec les démocrates sur la question des immigrés. Et j’ai dis trois pour être sympathique : Cruz n’a aucune chance, car Trump joue trop sur son terrain et le report de voix de Jeb Bush se fera en faveur de Rubio, qui déjà, arrivait second seulement en Caroline du Sud. La question est alors quels points communs ont ces deux candidats et qu’est-ce qui fera la différence?
    Oui, la différence, la première, c’est que l’un est clairement raciste et l’autre non. Vous imaginez, vous, un candidat que le pape même a déclaré non chrétien à cause de son idée de mur anti-migrants ? Étonnamment, ça n’a fait que le rendre d’autant plus sympathique aux évangélistes qui se méfient du pape, mais ça a de quoi faire frissonner à la pensée qu’il puisse devenir président. Non pas parce que j’adore le pape, même si franchement, je l’admire de plus en plus, mais parce que de fait, le pape a tout de même pas mal d’influence politique et que ce serait un assez mauvais signe qu’une des grandes nations chrétiennes lui tourne complètement le dos, s’aliénant par là-même encore un peu plus ne serait-ce que l’Amérique Latine et l’Europe. Bref ! Ok, ils sont différents, l’un est jeune, l’autre rabat sa mèche le plus loin possible sur l’avant, l’un est relativement ouvert, l’autre veut tout verrouiller à coup d’armes et de slogans plus haineux que ce qu’ose le Ku Klux Klan ces derniers temps. Pourtant, ils ont des points communs aussi dans leur discours : ils sont tous les deux alarmistes, utilisant tous les ressorts de ce que le Tea Party avait de plus flippant, attaquant le système, l’establishment pour parler un « discours de vérité » à la manière dont Maïtena Biraben l’évoquait pour Lepen, bref. Ce ne sont pas des modérés, même si Rubio se présente comme tel.
    Ouais, la liberté, les fleurs et la bisounoursie, le bonheur, quoi. Côté démocrate, alors, où on en est ? On n’a plus que deux candidats en lice sur trois, Hillary Clinton et… Ben Sanders. Hillary a remporté le Nevada, certes, mais d’une très courte tête, à quelques 52 % alors qu’il y a quelques mois, Sanders n’existait pas. Lui, il avait tout pour déplaire au départ. Il est vieux, il est de gauche et il ne s’en cache pas, il veut tout casser du système actuel, où il considère que ce sont les entreprises et les lobbys qui dirigent (il n’a pas tout à fait tort). Il avait commencé sa carrière politique en s’opposant à la guerre en Irak et là, il veut doubler le montant du salaire minimum, imposer la gratuité de l’enseignement supérieur et rendre universelle la couverture santé. Bref, il est l’équivalent américain de Syriza ou de Podemos. Il est les 99 % et figurez-vous que ça marche. Ça marche tellement bien qu’Hillary, la candidate du système que tout le monde voyait gagner hyper facilement finit par radicaliser son discours aussi. Plus ça va et plus elle essaie de taper à gauche, avec un discours axé sur les minorités et… Même en tapant sur les entreprises, elle aussi. Je cite son dernier meeting, où elle a lancé un avertissement aux « hommes et femmes qui dirigent les entreprises de notre pays. » Je cite : « Si vous abusez de vos employés, exploitez vos consommateurs, polluez notre environnement ou arnaquez les contribuables, nous vous demanderons des comptes. » Ouh ! On a peur, tout d’un coup…
    Non, bon, allez, sérieusement. Il n’empêche que, quand on prend du recul, que voit-on ? 1) les discours, républicains comme démocrates, se radicalisent. 2) ce ne sont plus les jeunes qui portent l’idée de renouveau ou de radicalisme, comme si la jeunesse s’était normalisée au point de ne plus savoir sortir du cadre de pensée actuel, lequel pourtant, est rejeté en bloc par les électeurs. 3) s’il y a pléthore de pensée de droite conservatrice et dure, cela ne fait que profiter à l’original, pur et dur, à savoir Trump. Il n’y a aucun moyen de récupérer véritablement le discours d’extrême droite pour les candidats classiques du système, la bouture ne convainc pas. 4) Et si jusqu’à lors, aucun candidat ayant un programme ouvertement de gauche n’a jamais passé les primaires, il semble bien que Sanders ait ad minima obligé une Hillary Clinton jusqu’à présent surtout produit du système sans tellement de conviction extrême à prendre position différemment et ça n’est pas rien. 5) et ça, c’est très intéressant : sur cette campagne où il n’y a jamais eu autant d’argent dépensé, jamais autant de moyens insensés d’influencer les votes, ce sont pourtant les outsiders du système qui font les résultats les plus surprenants. Trump, parce que c’est lui qui finance sa campagne, Sanders parce qu’il est très peu soutenu et qu’il n’a pas d’argent. Est-ce que pour la première fois, le système pourtant libéralisé jusqu’à la moelle, permettant toutes les dérives possibles va s’effondrer quand même face aux mêmes ornières que celles qui font trébucher la politique en Europe ? Est-ce que pour une fois, la campagne présidentielle américaine se fera sur des convictions claires, matinées de populisme plutôt que sur le montant de pognon dépensé ?

  • Crise financière : vers une réforme du système de change flottant?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 19 février 2016.

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    Bon, vous allez encore dire que j’apocalypse et pluie de grenouilles, mais que voulez-vous ? C’est quand même pas de ma faute, quand même les analystes économiques les plus optimistes se disent que 2016 est probablement une annus horribilis pire que l’originale. Ben oui, figurez-vous, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, pris dans les perspectives de « croissance » de l’Union Européenne à 0,4% que la situation économique globale n’est pas franchement reluisante. En fait, depuis 2010, la croissance mondiale n’a cessé de baisser chaque année. Et en 2016, elle ne devrait pas excéder 3,1 %.
    3,1 % ça vous paraît beaucoup ? Eh bien non, parce que évidemment, c’est une moyenne entre tous les pays et cela signifie que l’on n’a plus de grandes locomotives et que tout le monde est à la peine. Côté boursier, on s’inquiète aussi avec des valeurs de plus en plus volatiles et des banques qui, en période de taux négatifs, commencent parfois à afficher des pertes, comme la Deutshe Bank ou le Crédit Suisse. Bref, rien ne va plus et tout cela, sur fond de vraie crise monétaire.
    Eh oui, plus on voit d’argent et plus on a un problème. Concrètement, je le disais hier, on a aujourd’hui 10 fois plus d’argent en circulation qu’il y a dix ans et les liquidités créées par les banques centrales sont équivalentes à environ 30 % du PIB mondial contre 6 % à la fin des années 90. Au résultat, toutes les crises s’en trouvent aggravées, parce que les mouvements financiers sont rapides et volatiles. Résultat ? Les émergeants émergent difficilement et hop ! En un tsunami, ce sont des centaines de milliards de dollars qui fuient presque instantanément. Vous imaginez l’impact pays ? Non, vous n’avez pas à l’imaginer, vous le voyez tous les jours, dans l’actualité, quand on vous dit que le Brésil ne va pas bien par exemple. Et bien sûr, l’argent ne disparaît pas, il vient juste alimenter une autre bulle, l’immobilier là, la bulle des emprunts obligataires plus sûrement d’ailleurs et celle-ci aussi finira par exploser, en faisant plus de dégâts du fait de ces problèmes monétaires que du fait de la crise elle-même. Oui parce que projetons nous juste un instant : on le sait, les taux d’intérêt à long terme sont très bas. Or donc, s’il s’avérait que par hasard, le pétrole finissait par remonter, une hypothèse, comme ça, on pourrait avoir un retour inopiné de l’inflation. Et alors, là, bonjour les dégâts ! Les emprunteurs, dont les états seraient insolvables et les prêteurs, les banques notamment, vous savez, les too big to fail ? Perdraient beaucoup en capital. Mais bon, ça n’est vraiment pas le sujet. Ou bien alors si ?
    Oui, on a un problème, et même un sacrément gros problème, directement lié à Houston, enfin à Washington, enfin à l’idée que le dollar ne mène plus le monde, en tout cas et que le pétrodollar est… Comment dire ? Doublement attaqué. Oui, parce que pendant des décennies, le dollar s’est maintenu comme référence parce que seule monnaie d’échange pour le pétrole. Cela a permis aux États-Unis de faire fonctionner la planche à billets, tranquilles, puisque tout le monde voulait des dollars. D’où une dette colossale mais considérée pas dangereuse, et tous les excès que l’on connaît, bref. Je ne vais pas refaire l’histoire. Or que voit-on ces derniers temps ? Une vraie guerre des monnaies qui fragilise le dollar et un pétrole à un niveau très bas lui aussi. Le résultat, dans un système de taux de change flottant est une spéculation sauvage sur la monnaie elle-même, le tout dans un contexte où l’argent coule à flot, on l’a dit sans pour autant qu’on soit en inflation du tout. Au contraire, partout, on nous parle de désinflation pour ne pas dire déflation. Là-dessus, que voit-on ? Une baisse tendancielle sévère des échanges entre régions, chacun se repliant sur son marché intérieur. Chine pour Chine, Europe pour Europe, USA pour USA, etc. J’en veux pour preuve le fait que le Baltic Dry Index, qui reflète logiquement l’activité de fret maritime en vrac sec (c’est-à-dire pas le pétrole) est à moins de la moitié de sa valeur de 2008, pourtant officiellement période de la grande crise, son plus bas historique. Bref, on ne commerce plus. Or que se passe-t-il quand vous avez bézef dial le pognon à placer et très peu de valeurs en hausse basées sur de l’économie réelle ? Oui, voilà, de la spéculation sauvage.
    Ouais, je ne suis pas sûre que cela puisse arriver dans la rue, juste à Wall Street, mais bon. Bref, si les analystes ont raison, et ils sont nombreux et, ce qui est amusant, d’obédiences fort différentes à voir venir la catastrophe, ça ne va pas bien se passer à échéance plus ou moins courte. Alors, il y a ceux qui vous disent que tout va sauter dans les quelques mois qui viennent et que demain, on n’aura pas d’autre choix que de repartir sur un système de taux de change fixe, parce que après tout, quand on était sur le système de Bretton Woods, on n’a pas connu de crises en 20 ans, alors que depuis les années 70, on est sur un rythme de crise moyen de tous les quatre ans. C’est faire peu de cas du fait que les 30 Glorieuses était un temps de reconstruction après guerre, boosté par la guerre froide en prime, tandis que nous sommes désormais dans un système libéralisé et mondialisé jusqu’au trognon, mais peu importe. D’autres vous expliquent que non, au contraire, il faut que tous les pays du monde soient en taux de change flottant, assurant d’une certaine manière la survie du plus fort au sens darwinien le plus brutal possible, mais je vous rassure, ils sont de moins en moins nombreux. D’autres, enfin, se demandent si la solution ne viendrait pas, non pas d’un taux de change fixe ou flottant, parce que finalement, les deux sont contrôlables ou gérables plus ou moins, à condition qu’on ait les moyens de réguler le régime de change. Et alors là, par qui ? Probablement par un FMI nouvelle formule, qui s’adosserait à l’ONU pour être sûr d’être légitime et de toucher tout le monde. Cela pourrait constituer une tentative de réforme de l’ONU comme un système stabilisateur, nous expliquent-ils. Mais quoi qu’il en soit, que les analystes soient optimistes, pessimistes, libéraux ou bien keynesiens, qu’ils s’imaginent l’apocalypse pour demain, après-demain ou bien encore l’avènement du Grand Bisounours régulateur, tout le monde est d’accord sur un point : le système actuel est en difficulté structurelle et il faut absolument réformer ou réguler le principe du change flottant. Ah et enfin admettre qu’on n’est plus à la période du dollar triomphant et donc acter le monde nouveau sur un panier de devise plus stable. Or devinez quoi ? Si l’on exclut le dollar, le reste des grandes monnaies évolue de manière sensiblement corrélée…

  • L’Union Européenne peut-elle survivre sans démocratisation?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 février 2016.

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    L’année 2016 va être déterminante pour l’Union Européenne. D’abord, parce que 2015 a démontré à l’envie toutes les fragilités du système : aucune solidarité sur la question migratoire, sociale ou économique, un éloignement de plus en plus grand des citoyens de la chose politique, l’échec patent de sa diplomatie ferme ou non sur la question ukrainienne ou turque, la remise en cause de Schenguen, bref. Une catastrophe, qui signe sans nul doute le coup d’arrêt de l’UE telle qu’on la connaît. Ensuite, parce que 2016 va enfin permettre la résolution d’un chantage qui freine l’Europe depuis 1973 : le Brexit.
    Oui, parce que vous le savez, après avoir passé l’intégralité de son histoire européenne à freiner des quatre fers, la Grande-Bretagne doit organiser cette année le référendum qui doit déterminer enfin si elle reste ou non dans l’Union. C’était une promesse de campagne de Cameron, qui lui a permis de se faire réélire, d’ailleurs, ergo, cette fois-ci, faut y aller. Ça ne l’arrange pas des masses d’ailleurs, parce que la situation en Grande-Bretagne est difficile et qu’une sortie de l’Union serait catastrophique, tant au niveau économique qu’en termes d’union nationale, parce que l’Ecosse comme l’Irlande sont de farouches pro-européens, pro-Euros et ils ont comme une tendance historique à vouloir partitionner, déjà, mais bref, ça n’est pas vraiment le sujet. Pour l’Europe, la question de la sortie ou non de la Grande-Bretagne est presque subsidiaire, mais la tenue du référendum et donc la fin de l’emprise de la Grande-Bretagne sur une partie de l’avenir de l’Europe ne l’est pas du tout, elle. Et à Bruxelles, on s’est préparé à toutes les hypothèses en écartant doucement les fonctionnaires européens britanniques et en isolant progressivement le Royaume-Uni des décisions à prendre. Par exemple, jusqu’à la dernière législature du Parlement Européen, c’était un britannique qui, hors de toute logique dirigeait le comité ECON qui s’occupe de toutes les affaires économiques, donc également de l’Euro. Oui, voyez à quel point c’est problématique. C’est cette présence britannique à l’ECON qui explique que le nouveau règlement bancaire qui devait au départ s’appliquer à toutes les banques européennes, n’en concerne au final plus que trois, parce que la Grande-Bretagne a, encore une fois, freiné un processus de régulation qui n’allait pas avec la City, mais bref. Désormais, c’est un Italien qui dirige l’ECON, ce qui renforce l’influence inusitée de ce petit pays qui se partage de plus en plus de postes clés, entre Draghi et Gualtieri, d’ailleurs. Mais là encore, pas le sujet : la Grande-Bretagne peut sortir de l’Europe, désormais, ça ne fait plus tellement peur à grand monde, quand bien même on est prêt à quelques concessions, c’est à la marge et plus sur des sujets essentiels. Et à force de jouer de son statut exeptionnel, le Royaume-Uni s’est isolé de ses partenaires.
    Du coup, Cameron a donné le 10 novembre dernier une liste de revendications qui seraient les conditions pour qu’il soutienne le projet de rester dans l’Union Européenne, dans une lettre adressée à Donald Tusk, le président du conseil européen. Elles sont à ne pas piquer des hannetons, vous allez voir si vous n’avez pas déjà suivi la chose. Pour commencer, on revient bien sûr insister sur la question de la souveraineté des états, mais cela n’a rien de surprenant, bien sûr. On veut également limiter la libre circulation et le droit à l’immigration, y compris pour les ressortissants européens, qui pourraient se voir déchoir de leurs droits sociaux pendant un minimum de quatre ans. Franchement, je ne crois pas que ce soit ce qui dérange le plus les continentaux dans les conditions britanniques. Mais quand on aborde la question économique, ça se complique car la Grande-Bretagne veut non seulement qu’on adopte son modèle libéral de dérégulation des marchés économiques, financiers et bancaires, ce qu’elle a réussi à imposer pas trop mal jusque là, mais en prime, elle voudrait que la monnaie unique soit remise en cause, au moins telle qu’elle est voulue par le traité de Lisbonne. Et, tenez-vous bien, car c’est là la farce la plus drôle, elle voudrait que l’Eurozone soit subordonnée au marché unique et que l’Euroland soit suspendu à un processus de codécision des états non membres de la zone Euro dans l’ensemble de son fonctionnement. En gros, c’est la mort par immobilisme, quoi. Le 02 février dernier, le Conseil Européen a répondu non, évidemment. Bon, en y mettant assez de formes pour que Cameron, à un moment ou à un autre, décide de faire campagne sur l’idée qu’il a gagné le bras de fer, mais en vrai, non, quoi.
    Mais le problème reste entier, en Europe : rien ne peut se faire sans ce référendum. Même la réforme fiscale est officiellement suspendue au résultat de ce référendum, donc tout le monde espère bien qu’il se déroulera en juin prochain. Dans le pire des cas, il doit avoir lieu avant fin décembre. Et, quel qu’en soit le résultat, moi je parie pour un maintien, mais peu importe, il va enfin permettre la suite pour l’Europe. Car si 2015 a démontré quelque chose, c’est bien qu’il faut changer la donne. Or que voit-on ? Plusieurs tentatives allant dans ce sens. D’abord, des réflexions assez fascinantes d’intellectuels et de politiques voulant réformer l’Europe pour permettre une démocratisation de ses instances, trop lointaines pour les citoyens qui sont, de facto, dépossédés du pouvoir politique. Et, vous ne serez peut-être pas surpris de l’apprendre, le dernier mouvement en date du genre est le DIEM 25 pour Democratie in Europe Movement 2025 et a été lancé la semaine dernière par nul autre que l’ex ministre des finances grec, Yánis Varoufákis. L’idée est de fédérer les consciences démocratiques de l’Europe pour refonder l’Union sur ses principes premiers de démocratie et d’humanisme plutôt que sur le seul paradigme économique et pour cela d’organiser sous deux ans une constituante de manière à aboutir à terme à une vraie europe fédérale. Bon, vous me direz, son projet est fou ou extrémiste. À dire vrai, pas tant que cela et je vous invite à le regarder de plus près, il le détaille dans un document pas bien long d’une dizaine de pages plutôt sympathique, qui propose aussi bien la transparence immédiate des débats européens avec diffusion en direct des réunions du Conseil de l’Union européenne, du Conseil ECOFIN et de l’Eurogroupe par exemple que la reprise en main de l’économie européenne sur les bases des structures existantes mais avec un esprit solidaire, quoi.
    Oui, on s’en serait douté. Mais même si vous êtes du genre à penser Varufakis irresponsable et extrémiste, il n’en reste pas moins qu’il n’est pas le seul à arriver au constat qu’il faut de la démocratisation et une Europe plus restreinte. Tout le monde ou presque est d’accord sur l’idée que l’Eurogroupe formerait une bonne base pour une Europe limitée mais vraiment souveraine et capable d’une politique unifiée. Et de plus en plus, on parle d’un parlement Euroland, dont les modalités, par contre, sont moyennement transparentes. Et si beaucoup forcent au maximum le pas pour qu’on en arrive à un Euroland de fait, entérinant par là-même l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses, le cercle extérieur pouvant ou non comprendre la Grande-Bretagne mais aussi d’autres pays en partenariat privilégié avec l’Europe, comme le Maroc, par exemple, d’autres posent la même question que Varoufakis : oui à l’Euroland fédéral, mais démocratique. Alors comment ? Là est la question. En tout cas, dès 2014, le Ministre allemand des Finances, Wolfgang Schaüble, demandait la création d’un Parlement de la zone euro, comme quoi grecs et allemands sont parfois d’accords…