Saturnisme
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 29 juin 2018.
Comme tout le monde, quand l'ambiance devient lourde, lourde comme 20 ans de prison de plomb, j'aime me tourner vers mes origines, là où mes premiers rêves, mes idéaux profonds se sont formés.
Et voilà, la phrase de trop, celle qui va mettre du plomb dans la tête à tous ceux qui seraient tentés de se montrer irrespectueux envers le président, alors qu'ils ne «sont» rien, comme il l'a si bien dit, une autre fois. Vous savez, tous ces traînes-savates qu'il ne sert à rien de soutenir avec un système d'aide social, ceux qu'il faut éduquer en amont mais surtout surtout, «responsabiliser» ?
Non, on n'en sort pas, des Ténèbres, celles qui ont engloutis mes Lumières et perdu le pays humaniste qui était le mien dans mes souvenirs d'enfant. Où es-tu, toi qui gueulait en choeur «on n'a plus le droit ni d'avoir faim ni d'avoir froid» et autres «touche pas à mon pote» ? Force est de constater que ces derniers temps, la devise nationale a du plomb dans l'aile. C'est devenu Liberté, sauf pour les Zadistes belges en goguette; Egalité, sauf pour les caissières; Fraternité sauf pour les Bretons; et puisque Messieurs Eric Ciotti et Jean-Christophe Lagarde veulent l'ajouter; Laïcité, sauf pour l’Église et son chanoine de Latran.
Tournons-nous alors vers le Rêve Américain, la liberté, Tom Sawyer, tout ça… Sauf que c'est que pour les ricains, tout ça. America first et les muslims dehors, les mexicains, dehors et les autres, plus question de loterie, ça se mérite, le rêve étoilé ! Pour tous, pays tiers et surtout tiers-mondistes, immigrants illégaux ou involontaires en footing, ça sera le même tarif : insultes et plomb dans les fesses, au nécessaire. Je vous épargne la liste des horreurs de Trump ces dernières semaines, vous les connaissez sans doute. Mises bout à bout, on ne peut que y lire l'affreuse préparation à un conflit de grande envergure avec… Bof, ça, c'est pas très important, encore que la Russie, ça n'irait pas, apparemment. Toujours est-il qu'en Europe comme en Amérique, une chose est sûre, les passeports verts ne vaudront qu'accompagnés d'un autre type de verdure, en cash, de préférence. En or, pour les prudents, car après tout, les bonnes guerres servent surtout à effacer les mauvaises monnaies et recommencer à ground zero.
Alors je me demande, si les choses continuent comme ça à empirer partout, avec des remous sociaux et économiques de plus en plus violents et justifiés, avec des dirigeants souhaitant revenir aux frontières et à des valeurs qui excluent plutôt qu'elles n'accueillent, combien de temps avant que tout n'explose et où aller pour protéger mon fils ? Moi qui chantait de bon coeur «Mourir pour des idées, d'accord, mais de mort lente», je me pose des questions inédites : verrais-je un jour mon enfant conscrit dans une guerre ? Le verrais-je choisir entre plomber quelqu'un ou être plombé ?
Et moi, moi qui spéculait, petite, comme toute ma génération à l'apprentissage de ce que fut la Seconde Guerre Mondiale, sur ce qu'aurait été mon attitude : résistante, collabo, planquée ? Bientôt sonnera l'heure de savoir, comme pour nous tous, tandis que les experts médiatiques, ici et partout, me font l'effet des imbéciles heureux qui ont signé le pacte de non-agression en 33 avec l'Allemagne nazie : des cocus de l'histoire, des autruches dont les «mais non, mais non, tout va bien» m'affolent plus qu'ils ne me rassurent. Je ne crois pas qu'on puisse savoir à l'avance comment nous nous comporterons, si nous serons fait de l'or purifié de l'alchimiste ou du vulgaire plomb qui alourdit les perspectives. Peu d'entre nous aurons l'occasion d'influer dramatiquement sur la marche du monde, ce sera probablement un micro choix après l'autre, de trahisons imperceptibles de ses valeurs en petites mesquineries potentiellement mortelles ou au contraire, de mains tendues au bon moment en prises de parole difficiles. Je prie pour rester éthique et respecter la déontologie de mon métier avec constance, comme je prie avec ferveur que mon enfant soit épargné. Je vous souhaite d'avoir les mêmes aspirations car cela nous protégerait tous un peu et rendrait peut-être possible un miracle, un réveil de conscience qui nous éviterait le pire.
