Ironie soit qui mal y pense

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 6 juillet 2018.


Je vous jure que j’essaie de ne pas vous prédire l’apocalypse chaque vendredi. Je fais des efforts, je me dis, les pluies de grenouilles ne sont plus de saison, faut sortir les maillots, de foot ou de bain, c’est selon l’heure et l’humeur, mais dans tous les cas, bah, pour ceux qui ne sont pas à l’ombre, le soleil brille. Mawazine n’a pas été boycotté, les gens commencent à se calmer et franchement, au bord de la piscine, qui se préoccupe encore de la marque de l’eau ? Bref, je comprends, je sais, c’est bientôt les vacances mais…

A Dachau, les gens sont comme partout, vous savez. Des braves types, qui ont élus surtout des pragmatiques, des qui rendent les parterres jolis et puis qui font ce qu’il faut de travaux publics pour que la ville prospère mais que ce ne soit pas trop pénible. A Dachau, évidemment, on est un peu plus face à son histoire qu’ailleurs. Mais pas tellement, vous savez. Depuis qu’il s’agit d’un patrimoine, il est lourd à porter, l’héritage. Ça fait partie des attractions touristiques, mais enfin… Bref, on s’habitue à tout. Et pis v’la-t-y pas qu’on nous colle 350 migrants à loger… Dans une ville en plein boom ! Comment voulez-vous ? Fallait trouver une solution. Comme le dit si bien Florian Hartmann, le maire de la ville, les réfugiés ne peuvent pas «avoir des appartements aux tarifs du marché». Alors on les a mis là où il y avait de la place. Des bâtiments déjà construit pour accueillir en grand nombre, bien restaurés, disponibles… Parfaits, non ? Et puis comme disent les anglais, beggers can’t be choosers, un adage bien compris par le seul migrant interrogé sur la question et dont la réponse est reproduite fidèlement dans chaque article que j’ai lu, en français, en anglais, en allemand sur la question, Ashkan, afghan de 22 ans, «j’avais surtout besoin d’un toit au-dessus de la tête». Alors, la question à 100 dirhams, maintenant. Où les a-t-on mis, à votre avis ?

A Dachau, on a logé 350 migrants dans le camp de concentration éponyme. En 2018, un maire, nommé Florian Hartmann, et qui mérite bien son nom, puisqu’il signifie littéralement «homme dur», ne voit pas le souci à loger 350 étrangers en attente d’être pris en charge par l’administration dans un camp de concentration, de torture et de mort. C’est un problème pragmatique, à la solution pragmatique, yekk ? Triple buse ! C’est ça, la caractéristique de la modernité ! L’esclavage, la colonisation et… Oui, et Dachau. La solution finale était surtout administrative. Efficace, productive, rationnelle, rentable, même. Elle était en tous points ISO quelque chose question gestion et même, oui même transparence. Que les gens n’aient pas vu n’y change rien, c’était là et ça ne s’en cachait pas. Comme aujourd’hui.

Ahhh, n’allez pas crier au point Godwin, là on est en plein dedans, c’est Dachau, je veux dire, c’est écrit dessus. Alors je veux bien croire que le maire n’y ait pas vu le mal, allant jusqu’à préciser, le bon, qu’on les a mis sur le parvis, pas dans les bâtiments eux-mêmes, comme si être côté cour ou côté jardin changeait la donne. Décidément, l’imbécilité des incompétents n’a pas de limite. Pendant ce temps-là, les symboles, c’est pas de la gnognote, ça compte. C’est même comme ça qu’on comprend le monde et surtout, qu’on le CO-MMU-NIQUE ! Le langage est symbole, notre pensée ne s’exprime qu’en symboles et quand on voit un symbole, on le comprend. Instinctivement. Si, si, je vous jure. Le sentiment de révérence que vous ressentez à entrer dans un lieu de culte d’une autre religion, à laquelle vous n’adhérez en rien ? Voilà, c’est ça. Ben on piétine pas les symboles sans conséquences, mes amis. Quand la France laïque a commencé à le faire des symboles religieux, toutes les religions, surtout la catholique sont entrés en guerre, souterraine mais présente. Un siècle après, la guerre se poursuit, sous d’autres voiles et les symboles reviennent, parce que c’est comme ça, on n’efface pas les symboles, jamais. Et si le camp de Dachau n’est pas religieux, il est le symbole ultime de l’échec amer et désastreux de cette modernité qui n’en finit pas de mourir et qui nous la rejoue, encore une fois, sur l’air du bon petit tehnocrate-bureaucrate dont la mort est le métier mais qui aime bien son chien.