Un temps péri

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 9 février 2018.


Il fait froid. Ha, me direz-vous, que voilà une belle lapalissade. Tout le monde le sait, d'ailleurs, c'est justement pour ça que j'étais absente ces derniers jours. Il fait froid et mes articulations s'endorment, voilà. Seulement, il n'y a pas que mon corps qui s'ankylose, il y a toute la campagne marocaine. Vous savez ? Celle pour qui 900 écoles fermées à cause des intempéries, c'est du classique, rien à voir avec 2005, mes cocos, là c'était aut' chose, j'vous raconte pas.

Alors donc on apprend la nouvelle : 900 écoles fermées mais combien d'enfants dans celles qui sont encore ouvertes dans nos campagnes ? Combien trop loin, pas assez couverts ou dont l'école est insalubre et glacée ? 38 routes coupées, mais combien tellement difficiles d'accès que même sans décompensation, la bouteille de gaz dépasse les 120 dirhams, quand par miracle, le camion de l'épicier passe ? Combien de gens incapables de rejoindre un centre de soin, en cas d'accident ou tout simplement pour mettre au monde des bébés ? Combien de régions sans lumière, sans eau, sans plus d'infrastructures ?

Et tout ça, ça ne vient pas par surprise. Tenez, moi je le sais dans mes os, tous les hivers, je douille et l'hiver vient, toujours. Moins dur peut-être mais considérablement plus régulièrement que dans la série, d'ailleurs. Et pourtant, j'ai l'impression qu'on est quand même surpris. Il ne pleut pas assez, puis tout d'un coup, trop. Des routes sont emportées et d'autres verglacées; des enfants ne vont pas à l'école, eux qui, déjà, n'y vont pas le jour du souk, n'y vont pas aux moissons, n'y vont pas quand on a besoin d'eux, en gros. Remarquez, ils n'y vont pas non plus quand y'a pas de profs, ou alors pas d'école, ou alors quand les vacances tombent justement quand eux pourraient y aller. Des posts Facebook tenteront de récolter des dons, d'autres feront scandale d'une anecdote indigne… Et puis… quoi ? Voilà ?

Alors on reconstruit, en pas trop dur parce que ça tient pas, et puis on fera des plans d'éducation sur la comète. On parlera de plans d'ajustements structurels des campagnes, le tout par région, bien sûr, parce que c'est ainsi qu'il convient désormais de parler de ce que l'on traite toujours en Maroc inutile. Et puis on oubliera, parce que la scène politique nous occupe et fait drôlement du bruit. Entre Benkirane qui n'en finit pas de ne pas vouloir finir…

Et les gens du MUR qui vont droit dans le mur du salafisme, ça nous distrait. Des gens qu'on n'entend pas trop grelotter, isolés sans pouvoir soigner les leurs ou enterrer leurs morts, ça me paraissait relever du XIXème misérabiliste, mais non. C'est ici et c'est un temps qui semble ne jamais périr.