Frère âne, ne vois-tu rien venir ?

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 12 janvier 2018.


Oui, on aime les choses bien faites, au Maroc, en particulier la musique, quand les groupes sortent de bons albums, on aime les mettre en avant. Surtout quand ils essaient de dénoncer des situations problématiques au Maroc. Et des situations problématiques, on en a quelques-unes. Allez, en vrac et juste comme ça : on en est où du Hirak ? Ah mince, maintenant, c'est Tinghir, la dernière crise. Ou est-ce le toit d'un immeuble à Casablanca qui a tué, cette semaine encore ? J'ai l'air blasé ? Oui, je sais. C'est une horreur, mais de fait, ces problèmes sont monnaie courante, et depuis longtemps. La question sociale est largement en déshérence, au Maroc.

Par contre, en effet, les mandarines et les oranges, ça va. Bon, on a régulièrement des problèmes avec l'UE pour leur vendre, comme on a du mal avec l'accord de pêche. Comme tous les ans. Comme tous les ans, pour des raisons, toujours les mêmes, d'intégrité du Sahara ou du marché européen, c'est selon. Comme tous les ans, le HCP nous dit de faire attention à la dette et aux importations, au fait que la croissance, qu'il prévoit forte, ne dépend quasiment que de la campagne agricole, que nous n'avons toujours pas fait de transition industrielle et que nous sommes encore fragile dans notre everlasting voie vers le développement. Comme tous les ans, nous sommes au bas du classement du développement humain, comme tous les ans, on répète tous les matins la pauvreté, le manque d'éducation, la corruption, l'état qui ne paye pas ses chantiers, ou ses remboursements de TVA, les retraites ou encore la CNSS de ses fonctionnaires. Etc. ad nauséum.

Alors de temps en temps, on tente de réformer, jamais dans le sens de la question sociale, toujours un peu plus dans la voie du libéralisme. Mais comme ça ne peut pas fonctionner, on éteint les incendies qu'on crée, au fur et à mesure. Tenez, on explique qu'on va faire payer des droits de scolarité dès 15 ans. Tollé, non, non, ne vous inquiétez pas, ça concernera quasi personne. On va décompenser le sucre, le gaz et la farine. Scandale, non, non, machi mouchkil, pas avant 2020. On va libéraliser le dirhams, ouhlà, non-non-non, pas de suite, ça va pas être possible, les méchants banquiers capitalistes ne jouent pas le jeu en Bisounours. Au résultat, on ne fait rien, mais alors rien. Ça fait désormais presque 7 ans que la Constitution a été changée et toutes les lois organiques prévues n'ont pas été voté, encore moins mises en œuvre. On est loin d'avoir changé quoi que ce soit à l'informel, on n'a toujours pas de loi de protection contre les violences, les petites bonnes continuent d'être mineures, les grévistes n'ont toujours pas de loi-cadre et les jeunes sont de plus en plus désespérés et au chômage. Pendant ce temps, l'ONU prévient tout le monde que les migrants vont forcément se multiplier, alors que nous nous ouvrons à l'Afrique et hébergerons en décembre le prochain Pacte Mondial sur la question, comme avant, la COP 22, car oui, nous sommes en pointe sur certaines choses, avec une politique audacieuse, ambitieuse sur bien des points, mais sans que les marocains en détresse n'en bénéficient et ils ne comprennent pas. Alors, khouya l'âne, ne vois-tu rien venir ? Si le ciel continue à poudroyer et le soleil à rougeoyer, il n'en reste pas moins que non, rien de nouveau, vraiment, pour les braves gens qui ont cru, ou voudraient croire à une amélioration significative de leur vie. Rien de nouveau, donc, si ce n'est le ras-le-bol. Il va falloir que les choses changent. Parce que l'état d'esprit change, lui, très vite. La rancoeur vis-à-vis des élites économiques et de tout ce qu'elles représentent, langue française en tête, est désormais presque palpable, matérielle. Et si nous attendons que les choses changent dans un pays en stase, le résultat risque de ne pas nous plaîre.