T’as quelle heure ?
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 29 octobre 2018.
Mais dis-moi, t’as quelle heure, toi ? Je suis perdue, moi… Entre l’heure des enfants, des parents, du gouvernement, de l’économie, du crime ou des opérateurs téléphoniques, mais quelle heure est-il ? La question semble absurde, la situation ubuesque ? Certes. En même temps, toute chronique commençant légitimement par Pierre Richard en train de chanter se doit de transmettre un léger sentiment d’inquiétude. Un peu comme un lapin pressé, tout le temps en retard… Ou bien comme un pays gouverné par un psychiatre et qui semble perdre la tête.
Donc en résumé, le gouvernement, réuni en conseil des ministres extraordinaire décidé dans l’urgence a convoqué la plupart des ministres – certains n’ont pas pu se libérer, pour les informer de la décision prise… Après quoi, ils ont bricolé vaguement un truc, pour pas trop bouleverser les enfants, on n’a qu’à dire que ça les concerne pas… Allez, rajoutons les fonctionnaires, faudrait pas qu’ils débrayent, et roule la galère ! Voilà comment en trois minutes, les horaires d’un pays se subdivisent… Même l’heure, on ne l’a plus en commun. Et le tout, en deux coups de décret gouvernemental modifiant un décret royal et publié au BO dans l’heure… Mais laquelle ?
En tout cas, ça n’a pas l’heur de plaire aux marocains ces changements d’heure… Ou leur absence. Un bel imbroglio au Marathon de Casa et aux aéroports hier, parce le monde nouveau qui appelle a parfois une heure de retard. Et en même temps, c’est ça d’être connecté à d’autres réalités. Et le problème, c’est que pour l’heure, c’est pas demain la veille qu’on va tomber d’accord, hein. Comment vont faire les gens ? Je ne parle pas des riches, ceux-là étaient déjà à l’heure de l’Europe été comme hiver. Je ne parle pas des gens trop pauvres non plus. Pour peu qu’ils n’aient pas d’enfants, aucune raison que leur vie soit bouleversée par ces histoires d’horloge. La prière continue à rythmer sans trop de malentendus, à défaut d’une précision extrême, dont personne n’a besoin quand on n’a pas de rendez-vous. Mais les autres ? Les urbains, soumis au rythme productiviste, dont les enfants ont des horaires qui ne sont pas les leurs ? Ça fait minimum un bon tiers du pays, qui ne sait plus comment s’organiser. Alors quoi ? Faut-il s’attendre désormais à ce que les enfants déposent leurs parents au travail avant d’aller à l’école ? Une seule heure de pause… Est-ce à dire que des cantines gratuites permettront de régler le problème des enfants pauvres, maintenant qu’ils n’auront plus le temps de rentrer à la maison ? Ou les laissera-t-on mendier dans la rue ?
En tout cas, l’heure du changement a visiblement sonné. Pas pour tout le monde au même rythme, on le savait. Mais là, faudrait quand même revoir un peu le processus : déjà, à la base, vouloir vivre sur un horaire fixe toute l’année, c’était pas l’idée la plus lumineuse de la modernité. Les heures d’été et d’hiver, tout le monde s’accorde à dire que c’était une bêtise. Mais les jets-lags familiaux, vous appelez ça comment ?
