Comment être un Homme, mon fils ?
Comment être un Homme, mon fils ? Légalement, tu es à un an, très exactement, de le devenir… Mais sais-tu déjà ce que cela signifie ? T’ai-je dit tout ce que je devais pour t’y préparer ? T’ai-je transmis tout ce que je savais ? C’est que je ne sais pas forcément grand-chose : être humaine, peut-être, au vrai, au sens profond du terme, mais ça n’est pas si simple.

J’ai beaucoup lu, beaucoup cherché, beaucoup angoissé aussi parce que je crois qu’il est fondamental pour l’être humain et en tout cas pour moi, j’en suis sûre, d’être en conformité avec… Non, pas ses valeurs, pas ses principes, rien d’aussi clair, hélas, rien d’aussi simple. Non, d’être en accord avec ce rythme intime qui vous dit que les choses sont harmonieuses ou ne le sont pas. Mais comment peut-on être humain, aujourd’hui ?
Un rien nous sépare et nous déchire, nous brandissons nos identités singulières comme autant d’armes pointées sur les autres. Comment être humain quand nous ne reconnaissons pas l’autre comme frère et nos frères comme avenir ? Comment être humain et en faire une valeur quand nous sommes des animaux comme les autres, dans un écosystème que l’on détruit par inconscience de notre place et du miracle qu’il constitue ?
Comment être humain quand on ne nous demande plus que de consommer, consommer, consommer, même plus produire ! On n’en a pas besoin, d’ailleurs on surproduit plus qu’on ne surconsomme et ça s’accélère parce que valeur et richesse sont totalement décorrélées.
Nous vivons des temps de changements majeurs, d’angoisse eschatologique, traqués, et sur la défensive. Dans une dissonance cognitive totale, nous errons, entre la survalorisation de la rationalité et la prédominance de l’émotionnel, sans jamais passer par la case réflexive. Alors nous likons telle ou telle chose, étalons nos traumas, brandissons notre expérience sensible pour justifier de ne pas être des robots, cochons des cases pour prouver que nous ne le sommes pas, tout en rentrant le ventre désespérément… Quand nous passons à côté de ce qui nous ferait Hommes : notre capacité à penser, à créer, à concevoir sans réelle limite, ce pouvoir formidable qui justement, nous a permis de nous transcender jusqu’à voler, plonger et même aller dans l’espace, nous voir à distance, observer l’invisible, disposer de presque tout le savoir au bout des doigts et en faire… Une IA qui le ferait mieux que moi ? Vraiment ?
Il y a dans l’air comme une chape de fatalité : ça n’ira pas mieux demain et en plus, on le sait, on nous le martèle tous les jours, c’est de notre faute. Tout est de notre faute : être gros, être laid, être vieux ou fragile, avoir des politiciens pourris ou les ours blancs qui meurent, c’est tout pareil : culpabilité généralisée pour des choses qu’on ne maîtrise pas. Tu m’étonnes que ça nous rende violents ! Et indifférents et sur la défensive et tout prêts à faire haro sur un hmar qui ne soit pas nous.
N’empêche, il est toujours là, ce rythme intime, qui nous dit ce qui est harmonieux ou pas. Et c’est lui qui nous arrête, parfois, au détour d’un miroir et nous fait tout d’un coup nous sentir fragiles, et parfois tellement loin de nous ou de ce qu’on aurait voulu être. Comment être un Homme, mon fils ? Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas, alors que ta vie n’a rien à voir avec la mienne, ton enfance, ton rythme à toi dans ce monde bousculé entouré d’écrans et de stimulations constantes, rien n’est réellement semblable… Et qu’adviendra-t-il, demain ? Pourrais-je t’en protéger ? Oh ! Quel mouton sacrifier pour que mon fils soit épargné ? Oui, la tentation est grande, vraiment… Si ce n’est que je l’entends, ton rythme intime, quand tu m’interroges, les yeux dans les yeux, sur le Bien et le Mal et le sens de la vie. Je crois que c’est à ce moment-là, qu’on est humain, mon fils. Et il est plus que temps de le redevenir, ensemble.
Si nous savons faire face au désastre sans perdre empathie et raison, si nous savons prévoir sans affolement, si nous savons nous adapter sans devenir flottants, si nous nous remettons en cause, si nous réfléchissons, si nous acceptons, enfin, de cesser d’être distraits pour nous poser les bonnes questions, alors l’Avenir, la Chance et la Science seront peut-être enfin en notre faveur. Et, ce qui vaut mieux que la Chance et la Science, nous serons des Hommes, mon fils.
