• Retour a soi

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 13, publié le 28 août 2019.


    Aujourd’hui, j’ai eu envie de faire une chronique légère – on ne peut pas être tout le temps déprimé, n’est-ce pas ? C’est pas bon d’obséder ainsi ! Alors, distraitement, j’ai commencé à chercher des «bonnes nouvelles», des avancées majeures propres à nous donner de l’espoir, des films qu’il faudrait voir pour se sentir bien, de la musique cool, etc. Très vite, je me suis retrouvée sur une page de recherche Google avec plein de fausses bonnes nouvelles naïves, répétées d’un article au suivant sans une virgule de changé et moi qui me fait un hobby de trouver et relayer les idées et concepts lumineux, j’en suis restée incapable de me souvenir de quoi que ce soit de lu, écouté, entrevu de surprenant ou positif ces derniers temps, alors qu’il y en a plein !

    Et puis j’ai noté une forme de régularité dans ce genre de publications : une vague tous les trois mois, environ, surtout en fin et en début d’années. Et c’est vrai que je me souviens, quand je travaillais pour un média, quel qu’il soit et tout au long de ma carrière, on nous demandait de temps en temps de trouver des trucs positifs et c’était là qu’on «dénichait» le résultat d’une étude sympa, directement diffusée à la rédaction ou bien entrelue chez un confrère de presse écrite. Et hop ! Voilà comment en une semaine, une même «bonne nouvelle» formatée en burger, 1 minute de lecture tout compris fait le tour du monde, presque exactement dans les mêmes termes… Avant de nous laisser de nouveau sur la touche, devant les restes de l’actualité.

    Ouiiiiiiii, je sais, je vous déprime encore ! Mais à dire vrai, ça ne devrait pas, ou du moins pas plus que le fait d’être lucide sur le monde avant d’être lucide sur soi-même ne le fait. Parce que quand on y réfléchit, c’est pas un peu primaire de vouloir équilibrer une mauvaise nouvelle par une qui serait bonne ? Genre, on perd dans cette colonne mais on gagne dans cette autre, comme si l’on pesait des légumes ou faisait un bilan comptable. Mais c’est assez aberrant ! Ce n’est pas parce que j’aurais vu une œuvre d’art qui me bouleverse que la forêt Amazonienne ne brûlera pas. Evidemment, l’inverse est vrai aussi : certes, la forêt brûle, mais j’ai non seulement le droit mais surtout le devoir de m’émerveiller devant la Beauté, fondement du Vrai et du Bon, selon certains, qui n’étaient pas si cons. Enfin, vous comprenez l’idée, quoi. C’est ce moment précis où un pote vous dit «une de perdue, dix de retrouvée» et où vous avez envie de lui foutre votre poing sur la gueule. Version fille, on a envie de griffer, mais les potes nous font toujours le coup et on a toujours une ptite pulsion violente, sisi, soyons honnêtes… Vous savez qu’ils ont théoriquement raison, mais ce n’est pas le moment !

    Et est-ce vraiment le moment de se distraire, alors que nous prenons de plus en plus conscience des enjeux de l’époque que nous vivons ? Et pourtant, je suis d’accord avec vous, on ne peut pas vivre en permanence dans la lourdeur du diagnostic. Mais passer de l’un à l’autre extrême, sans passer par la case réflexive, encore une fois ? Nos propres instincts de survie ne nous tromperaient-ils pas collectivement, savamment aidés en cela par une batterie de dispositifs destinés à influer nos modes de vie et de consommation ? C’est marrant, parce que la maladie mentale du siècle, si je puis dire, celle en tout cas dont personne n’avait entendu parler ou presque avant ces 20 dernières années, c’est la bipolarité, soit le fait d’alterner phases dépressives et épisodes maniaques de suractivité survoltée, c’est-à-dire naviguer entre angoisse et euphorie. Mais sincèrement, les gens, c’est pas nous qui sommes de plus en plus fous, c’est le monde qui l’est et nous modèle à son image ! L’actualité est bipolaire par essence : vous passez sans transition de la catastrophe écologique du siècle aux perles du bac, d’un attentat à un reportage dans une ferme bio qui vend du lait d’alpage produit étrangement dans le Plat-Pays, bref, comment voulez-vous rester sain d’esprit ?

    D’autant qu’être positif, c’est une injonction première de notre société. Vous avez non pas une mais deux manières d’exprimer votre «amour» pour les publications d’autrui sur les réseaux sociaux, vous pouvez liker ou lover, c’est dire ! Le DSM-5 voulait classer en deuil pathologique plus de 15 jours consécutifs de tristesse à la mort d’un proche… Faut droguer, qu’on soit heureux, HEU-REUX, j’vous dis ! D’ailleurs, le cannabis fait son grand retour sur le marché – il est juteux, et ce n’est pas le Maroc qui va contrecarrer le mouvement, lui qui sait si bien la valeur apaisante pour la société qu’un peu de kif peut produire. Et qu’est-ce qu’on vous martèle en permanence ? Qu’il faut kiffer la life et puis aussi savoir se vendre, montrer ses atouts, se mettre en valeur, bref, masquer nos faiblesses, nos désarrois, les dépasser – on appelle cela de la résilience, car nous serions des métaux, tout juste bons à être tapés et à revenir en place… Physiquement, on nous propose 20 000 solutions de ravalement de façade, pas de faiblesse, pas d’imperfection, car là, oui, pour le coup, on juge le moine à l’habit et donc le Bon, le Vrai au Beau plastifié/retouché, même si je ne suis pas sûre qu’on n’ait pas perdus à la transcription moderne.

    Alors oui, je sais, l’idée c’est d’être en mouvement, de dépasser justement cette paralysie provoquée par l’angoisse intimement corellée à ce monde de fous. Et les coachs qui se certifient par milliers nous vendent tous plus ou moins la libération d’un potentiel optimisé et presque illimité en nous si seulement nous «décidons» d’être positifs… Ah ben merde, alors ! J’avais pas conscience qu’on pouvait en décider ! Et vos histoires de reprogrammation neuro-linguistique, vous m’avez bien regardé ? J’ai une gueule de logiciel, moi, pour qu’on me reprogramme ? Et vous, qui vous regardez tous les jours dans le miroir à vous infliger la méthode Coué en torture, vous vous regardez vraiment ? Juste un instant, un tout petit peu, sans projection fantasmée, sans dénigrement délirant, sans trop vous mentir, quand même, juste voir qui vous êtes et qui vous êtes devenus quand vous n’avez personne à impressionner.

    Respirer, juste un instant et se reconcentrer, voilà, sur soi, sa petite musique intérieure. La vie n’est pas faite que de résilience, ça c’est la première étape, se réparer assez pour se relever. Mais les coups que l’on prend, notre connexion angoissée au monde et à l’autre nous affectent, bien sûr ! Et c’est heureux, non ? Qui veut vraiment n’avoir pas changé depuis ses 15 ans, 20 ans, 30 ans, etc. ? Qui n’apprécie pas de ne plus réagir aussi connement que cette fois-là, aussi méchamment que cet autre jour, aussi irresponsablement qu’en telle occasion… Et c’est toujours comme ça ! On voudrait l’expérience sans les traumas, on voudrait pouvoir tourner la page, c’est normal, mais ça ne marche pas, voilà. On doit digérer les traumas pour les dépasser et la personne de l’autre côté du miroir n’est pas la même, mais elle a appris, sur elle et sur le monde et c’est cela qu’être en vie.

    Il n’y a que dans l’actualité que l’on peut zapper mais ce n’est pas plus sain que de vivre un trauma personnel et ne plus vouloir y penser. Et ce n’est pas de distraction mais d’équilibre intérieur dont nous avons besoin. C’est-à-dire justement la capacité à faire face sans perdre le désir, parce que s’il n’y a pas d’équivalence ou de besoin d’équilibrer «bon» et «mauvais» artificiellement, nous avons les ressources intérieures pour jouir malgré tout de l’existence – et d’ailleurs nous le faisons consciemment ou non. Et puis comment faire l’équilibre rationnellement quand on nous annonce l’apocalypse écologique ? Je veux dire, c’est un peu léger, non ? C’est la fin du monde et on va tous souffrir mais regardez comme dans tel bled, ils ont refleuri les rues avec des herbes comestibles, quelle bonne idée ! Pas étonnant que ces derniers temps, soit née une dernière pathologie à laquelle les labos souscrivent entièrement, l’angoisse écologique, tiens donc ! Et je ne vois vraiment pas en quoi ça nous aide à combattre la paralysie.

    Par contre, se recentrer sur soi, respirer un bon coup et acter le monde pour mieux le vivre et agir, à tous les niveaux de notre existence, du plus intime – ces moments de partage avec sa famille et ses proches, au plus global – ces instants magiques ou tragiques où nous nous sentons portés par quelque chose de plus grand, ça, c’est essentiel et ça n’est pas futile et c’est valide et apaisant. Non, il ne s’agit pas de nous distraire, les gens. Pas de penser à des choses positives et avancer. Parce que quand on est au bord du gouffre, faire un grand pas en avant n’est pas la meilleure des idées. C’est se ronger la patte pour se libérer et ça nous laisse en sang. Ce qu’il faudrait, c’est se chercher soi-même et se trouver, d’une manière ou d’une autre, le plus en accord avec soi. Rejeter ce qui nous empoisonne – pas les mauvaises nouvelles, non, les compromissions que nous faisons avec elles, par peur et par conformisme, le plus souvent. Et alors là, peut-être la lumière naîtra, et nous aurons les outils pour faire que tout ce qui est en Bas soit en Haut, donc que notre mieux-être individuel puisse être vécu collectivement, autant que tout ce qui est en Haut est en Bas, et nous affecte individuellement. Virer la morale, le positivisme et la performance pour nous concentrer sur ce qui fonde notre Vrai, notre Bon, notre Beau, sans fards. Et s’y tenir en souplesse pour amortir le monde.

  • G7 Familles

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 12, publié le 27 août 2019.


    Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ce G7 fut un extraordinaire révélateur. D’abord, regardez sa composition ! Si, dans les années 70, l’Italie était une puissance et le G7 représentait à lui seul 70 % du PIB mondial, il n’en est plus grand-chose et ces sept nations-là (Etats-Unis, France, Canada, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Japon), informellement réunies depuis longtemps et décidant du sort d’un grand nombre de gens sans mandat de l’ONU, sans secrétariat permanent, sans compte-rendu automatique et archivé, rien walou, ne représentent plus que 40 % du PIB mondial. Rien que cela, même sans changement climatique, signe une bascule des pouvoirs qu’il faut acter avant qu’elle ne s’acte par la violence, et de manière bien plus formelle que ne le sont ces réunions-là, mais passons.

    Ensuite, concernant la fameuse photo du plafond, où on les voit tous affairés, time to take action, yeah ! Y’a pas un truc qui vous chiffonne, en dehors des multiples détournements qui nous ont bien fait rire, j’entends ? Ils sont 8 à table ! Alors non, Poutine n’est pas le 8ème, justement, Macron a bien essayé, mais il a été forcé de capituler et de jouer la carte de l’unité par la fermeté, ce qui fait que c’est Trump qui aura l’honneur de l’imposer l’an prochain. Mais à dire vrai, il n’y a pas de mystère, ce devait être Donald Tusk, le président du Conseil Européen, ce serait logique, même si je n’ai pas bien regardé. Cette intriguante mais très anecdotique question mise à part, de fait, cette année, les invités furent légion. Les surprises, comme le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, qui ressemblait fort à un coup de théâtre, mais aussi beaucoup de pays africains et de représentants d’organisations africaines, version 2 en 1. Nous avions Adbel Fattah Al-Sissi, président d’Egypte et de l’Union africaine (UA), Paul Kagame pour le Rwanda, Macky Sall pour le Sénégal et également président du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), Roch Kaboré du Burkina, également président de la force antiterroriste régionale G5 Sahel et enfin, Cyril Ramaphosa de l’Afrique du Sud. De l’Afrique, on ne voit guère trace dans le communiqué final, mais c’est à noter, parce que ce n’est forcément pas un hasard que ce G7 soit celui auquel on a invité le plus de pays africains, non seulement à venir mais à participer à toutes les réunions préparatoires. En même temps, c’est vrai que la France est en train de perdre son dominion, que les Etats-Unis ont intérêt à contrer la Chine partout et que l’Inde est un joueur africain grandissant… Oui, parce que c’est à noter aussi, l’Inde était également invitée, de même que le Chili et l’Espagne. Pourquoi ces trois-là et pas la Chine, le Brésil, que sais-je encore ? Ils étaient au menu des négociations, pourtant, non ? Et ce n’est pas tout, les fameuses réunions tripartites avec des chefs d’entreprise, des représentants d’ONG, de syndicats et d’intellectuels variés dont nous parlait Emmanuel Macron lors de son discours à l’OIT ont bien eu lieu, elles aussi. Mais ce qu’il en est ressorti ne m’apparaît pas encore clairement.

    Bref ! Pas légitime, le G7, mais bon… Des alliances importantes continuent de s’y jouer et les coulisses sont sans aucun doute un bon endroit où se transformer en toute petite bête pour écouter ce qu’il se trame. Officiellement, qu’en ressort-il ? «De grandes avancées» nous disent Macron et Trump, la bouche en coeur. «Pas de méthode commune encore», admet Macron, qui se félicite tout de même d’avoir remis la France dans ce qu’il estime être son rôle de médiatrice. En fin de compte, du pipeau, nous dit à plutôt juste titre le contre-sommet. Et nous ne pouvons que deviner au fur et à mesure des entrefilets sur telle ou telle réunion ou déplacement d’affaire subséquents ce qui en sortira concrètement. On peut déjà discerner dans le choix de certains mots dit par certaines personnes comment l’harmonisation des systèmes fiscaux vont se faire, et sous quel format. Bien sûr, on peut spéculer à loisir sur les rencontres en parallèle, avant, après, et ce qu’elles disent des alliances en cours. On peut bien sûr s’amuser des concours de quéquettes des différents chefs d’états qui se tirent dans les pattes sans plus tellement de finesse.

    Mais sans même aller jusque-là, ce G7, c’est vraiment un instantané saisissant de notre époque. Shinzo Abe, qui vient d’être réélu, n’est pas franchement un hyper démocrate, Donald Trump, déjà en campagne et à peu près certain d’être réélu n’est pas non plus un modèle d’ouverture, Boris Johnson, Guiseppe Conte, bah, franchement, ils ne soulèvent pas l’enthousiasme et eux aussi viennent d’arriver… De l’autre côté, Trudeau est sur la sellette à quelques mois des élections, Angela Merkel est à 2 ans de la retraite, Macron est contesté violemment et pour lui aussi, le temps est probablement court avant bascule à droite. Le G7, censé être un groupement économique des 7 puissances libérales et démocrates du monde a tout de même vachement changé de couleurs, je trouve ! A l’image de tous, des Bolsonaros aux Poutine, Xi-Jinping, Erdogan, Modi et autres Duterte. Bref, ce n’est pas là que se fera l’Alliance Libérale qui se profile. Et il n’est pas encore bien certain de qui en fera partie de toute façon, tant les batailles se jouent au sein de chaque état, presque au sein de chaque famille, désormais. Si tant est, bien sûr, que quiconque se pare de ces couleurs-là pour défendre in fine ce qui sera son territoire d’expansion et de survie.

    Il est fascinant de regarder comment les anciennes puissances tentent de garder leur prise sur le monde en choisissant, en élisant tel ou tel nouveau centre pour mieux en contrer d’autres ; comment tout ce beau monde négocie avec le réel comme avec la poudre de perlimpimpin qu’il faut à tout prix jeter aux yeux de la société de spectacle. Comment certains s’y investissent quand d’autres délèguent ou font figuration au service de manips déjà prévues d’avance, comme l’Italie ou le Canada. En apparence, toutefois, car le Canada est l’un des grands gagnants de la redistribution des richesses promise par le réchauffement climatique. Et lui comme le Danemark, pays presque transparent dans la diplomatie internationale et pourtant ô combien actif, méritent bien qu’on s’y intéresse de près, mais c’est une parenthèse pour un autre jour. Comment enfin, nous sommes habitués à naviguer à vue pour essayer d’extrapoler les décisions politiques prises lors d’une rencontre économique officiellement officieuse de 7, non 8 personnes, non, finalement beaucoup plus et malgré tout ne représentant pas plus de la moitié du PIB mondial, mais peut-être que si, ça devient confus, l’Inde, elle compte ou pas ? Durant laquelle on sait qu’il faut suivre les rencontres en marge qui ne sont presque pas murmurées tandis qu’on nous pourris de bons mots et de détournements sur du vent.

    Ouf ! Franchement, un exercice d’équilibristes, qui nous rend tous blazés, agacés, fatigués d’avance et en même temps, nous conforte dans le cynisme qui accompagne la fausse connaissance du monde pourri de la politique dont nous sommes intimement baignés. Il va être temps de clarifier tout ça, de prendre un peu de recul tandis que la situation décante, pour regarder les vrais joueurs, un par un et puis les indicateurs de bascule, parce qu’elle est imminente et aucune Grand-Messe du rassemblement du vieux monde ne nous en donnera les clés. Ouf ! Un autre jour sur cette terre, tandis que j’écoute la rumeur de la pluie et le calme de la nature, avec une impression d’absence quelque peu irréelle. Pura vida !

  • La Bete en nous

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 11, publié le 26 août 2019.


    Ces derniers jours, la toile bruisse d’une indignation transformée en multiples pétitions pour sauver l’Amazonie, hashtags et autres propositions bien dans l’air du temps. Boycotter les produits du Brésil semble particulièrement remporter les suffrages. Hélas, outre que le boycott est parfois interdit dans certains pays, il est surtout inefficace – lorsque amorcé par des particuliers, s’entend, pas des états – comme beaucoup le constatent pour Israël. Certains prient et angoissent, d’autres retournent leur colère contre les bons sentiments déployés à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame, d’autres enfin se raccrochent aux articles positivistes qui expliquent que l’Inde et la Chine reboisent tellement que la NASA y voit un second poumon vert pour la planète – juste à temps finalement, pour que l’Amazonie, qui flambe 85 % plus vite cette année que l’an dernier, 70 millions d’hectares rien que ces deux derniers mois (comparés aux 90 millions d’hectares brûlés dans l’ensemble des années 90), ne soit pas un problème.

    Sauf que le Ciel n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes d’abord, que comparaison ne fait jamais raison et y’en a marre de cette dissolution de responsabilité et de gravité dans la pesée des misérabilismes. Sauf que surtout, ces photos de la NASA ne disent pas que ce reboisement, c’est de la palme en monoculture et que ça n’a rien à voir… Et en même temps, on le sait, tout ça, on le sait tous. Ils ont l’air fins, les gars du G7 à faire une déclaration d’engagement sur l’honneur à agir vite pour l’Amazonie, de manière ferme mais bon, en respectant la souveraineté du Brésil, pendant que Bolsonaro les traite de colonialistes ! Et on n’est pas sortis de l’auberge, même si elle est en flamme.

    Alors d’où vient cette impuissance généralisée à agir ? Qu’est-ce qui fait que le Japon peut déclarer, sans que personne ne réagisse vraiment, qu’il va déverser les eaux de décontmination de Fukushima directement dans l’océan, alors qu’elle est hautement radioactive ? L’océan pacifique, le plus grand de la planète, communique avec toutes les eaux terrestres, ce qui signifie que l’ensemble de la terre est contaminée… Mais à dire vrai, ils le faisaient depuis le début, eux et tous les autres, déverser leur merde sur nos têtes et notre avenir – l’énergie nucléaire, un futur radieux vous attend ! Sans rien dire, mais au vu et au su de tous. Pendant ce temps, le Levothyrox manque au Maroc, change de formule ailleurs, qu’est-ce qu’on s’en fout ? Ça rapporte pas assez !

    Qu’est-ce qui donne le droit à la Chine d’acheter les terres arables des pays les plus pauvres ? A l’Ethiopie de dire qu’elle va faire un barrage sur le cours du Dieu-Fleuve ayant probablement le plus influencé sur la genèse de notre civilisation ? Aux pêcheurs de ratisser tellement les océans qu’ils ne se peuplent que de méduses ? A Monsanto de copyrighter le vivant, à une part infime de l’humanité d’exploiter non seulement le reste de notre espèce, mais aussi à exploiter tout et tout le monde, partout, au point que nous vivions une extinction de masse qu’on n’est pas obligé de croire sur parole – suffit de regarder sur le pare-brise, qui n’est plus couvert d’insectes, même par une belle journée d’été, sur au moins 3 continents sur 5.

    Pourquoi ne peut-on rien faire ? Et d’où vient notre appétance pour la destruction sauvage, non pas en tant qu’espèce – ça nous sommes des prédateurs innovants et c’est inscrit en nous, mais en tant que civilisation qui, loin de polir les excès de notre nature facilement autodestructrice, les fait passer à la vitesse supérieure ? Et pouvons-nous faire autrement ?

    La première réponse, celle qui justifie tout, y compris les acrobaties délirantes de nos politiques, comme essayer de trouver des solutions écologiques quand la priorité est de relancer la croissance, c’est que la grande victoire du libéralisme sur le bloc de l’Est a signé un constat défaitiste et manichéen : bah, vous aurez beau chercher, la nature humaine est ce qu’elle est, chacun pour soi et Dieu pour tous, les idéaux finissent toujours en bain de sang et vos grands humanistes ont fait pire que les nazis. Une simplification de tous les débats par l’absurde, en fin de compte, qui nous a amené à jeter le bébé avec l’eau du bain. Car dès lors, malgré l’apparente victoire de la démocratie et de la liberté, ce qui a été porté au pinacle fut l’économie libérale sans plus de frein canalisateur. Et, loin d’avoir démocratie et liberté pour tous, nous sommes en train de perdre tous les acquis du XXème siècle à vitesse grand V, pendant que le système lui-même nous fait tomber le ciel sur la tête, dérobe la terre sous nos pas et nous réifie pour mieux nous jeter comme des pouilleux dès que l’occasion de faire une économie se profile. Bref, on a grave merdé et maintenant, on n’a plus aucun mécanisme régulateur qui fonctionne à l’échelle internationale, quand on est tous coincés – je veux dire mondialement mais au niveau national de chacun – dans des violences et des débats qui nous ramènent 80 ans en arrière.

    Alors, j’avais prévu de vous faire des tonnes de chroniques, pour vous expliquer notamment pourquoi, depuis que les Etats-Unis ont défié l’ONU en partant faire la guerre en Irak, on n’a plus de droit international, seulement des accords non-contraignants basés sur le volontariat, ce qui est malheureusement destiné à devenir de plus en plus rare au fur et à mesure que la crise écologique qui se profile fait basculer irrémédiablement le monde, ses routes commerciales donc ses points chauds, ses centres d’activités donc ses puissances, etc. J’avais prévu de vous expliquer comment exactement se met en place et se justifie l’appropriation des ressources jusqu’à faire crever des gens, des millions d’animaux et tout espoir de tranquilité dans des régions qui furent belles et qui sont dévastées ; comment les régulations mises en place pour raison sanitaires non seulement empêchent d’arrêter la culture intensive et l’élevage de batterie mais même les encouragent et parfois les imposent ; comment les syndicats, qui sont pourris par tous les extrémismes du monde et ne représentent clairement plus les intérêts des travailleurs, ou les ONG, généralement manipulées, sans compter bien sûr les entreprises, foncièrement amorales, ont désormais leur place à la table des décisions et qu’aucun, jamais, ne remettra en cause leur droit à nous détruire, parce que c’est comme ça, ils représentent le Graal, le sacro-saint pognon. Et puis c’est bon, là, on écoute tout le monde, non, puisqu’il y a des représentants de plein de gens différents ? Bref, comment, du citoyen ne reste que l’activiste sur réseau sociaux- qu’on récupère, le bon mouton travailleur et consommateur- qu’on tond et le dissident- qu’on rend violent pour mieux justifier tout le reste. Et je vais les faire, ces chroniques, je vais tout décortiquer, point par point. De toute façon, il faut s’y mettre et ce G7 est une bonne occasion d’y revenir. Comme le sont presque toutes les nouvelles que j’entends, de cette histoire de Droits Islamiques de l’enfant au Maroc– mais à quoi vous attendiez-vous, honnêtement ? Aux canons à eau et au coup de feu, même sans victime, de Hong-Kong. Parce que, encore une fois, il faut comprendre, voir, essayer d’analyser, pour mieux être à même d’agir dès, quand, comment et où on le peut.

    Mais à ne faire que décortiquer point par point les mécanismes qui nous broient, il sera difficile de maintenir l’espoir auquel je veux pourtant croire pour l’humanité. Cela fait d’ailleurs partie du problème : chaque élément constitue un sujet d’analyse et la négociation des bras de fer successifs qui ont mené à chaque situation en un point T du temps est un méandre en soi ramifié et complexe à dénouer. C’est ce à quoi nous a amené la rationalisation scientifique, qui a toujours cherché le grain de sable, le plus petit élément constitutif et multiplié les process découpés, décorellés les uns des autres.

    Nous manque une synthèse civilisationnelle, que nous ne savons plus faire et qui permettrait de justement renégocier à une échelle plus globale les enjeux. Est-il envisageable de gérer, collectivement en tant qu’espèce les ressources que nous avons asservies ? Si oui, comment, sans imperium mondialisé, par l’argent ou factuellement et donc inégalités, exploitations, etc. ? Y-a-t-il même moyen de ne pas asservir la Nature ? Certes, l’idéal communiste a échoué. Mais plutôt que de se dire qu’il a échoué par essence, parce que l’humain n’est pas comme ça et puis la liberté, toussa, ne serait-il pas intéressant de se pencher sur comment il est né et ce qu’il a apporté de révolutionnaire dans la pensée humaine globale ? Oui, globale, parce que l’idée de démocratie n’a peut-être pas traversé les barrières mentales chinoises, mais le communisme, si. Il faut bien en conclure qu’il dit quelque chose, dans sa philosophie telle qu’exprimée par Marx comme dans ses dérives telles que vécues partout, d’une réelle universalité.

    Pourtant, je ne dis pas que nous devrions tous être communistes, ce serait absurde. Par contre, lire ou relire Marx, ça c’est pas con et pourrait même en surprendre plus d’un, qui estimaient il y a peu qu’on pourrait le supprimer du programme de philo, vu qu’il est «dépassé», n’est-ce pas. Et peut-être aussi se remettre dans l’état d’esprit qui fut celui du grand économiste et philosphe qu’il était, confronté à des excès terribles et pourtant incomparables avec ceux que nous subissons aujourd’hui. Et se reposer cette question : y-a-t-il, maintenant que nous avons découvert tellement de choses sur le monde – on n’en est plus depuis longtemps aux fondements de la modernité et ce fameux Homme, Maître et Possesseur de la Nature, n’est-ce pas ? On sait, l’écosystème, toussa… Y-a-t-il moyen de négocier un peu mieux, en tant qu’Humanité, seule à même d’amener sa propre destruction désormais puisque nous sommes tout en haut de toutes les échelles de prédation possible et imaginables et qu’on s’attèle même à la mort, y-a-t-il moyen de ne pas se comporter juste comme des bêtes ? Darwin nous le dit – ou alors l’Australie envahie de lapins et de chats, que lorsqu’une espèce dépasse les possibilités de ressources de son environnement, elle meurre en masse jusqu’à revenir à une population raisonnable. C’est-à-dire qu’au mieux, tels qu’on est partis, si on ne se fait pas totalement sauter, on peut espérer quoi ? Un abri dans la cambrousse, advienne que pourra, je ferai pousser des patates ? Ou alors aller défoncer le voisin, piller ses réserves, violer ses femmes – il en ferait autant s’il en avait l’occasion et puis comme on y va en armées nationales, c’est même moral !

    Puisque nous sommes condamnés à l’universalisme, par la logique d’abord : une seule espèce connectée à toutes les autres ; par notre montée en puissance ensuite, qui nous rend incontrôlables, pouvons-nous apprendre à nous contrôler nous-mêmes ? Et quels ajustements brutaux seront-ils nécessaires ou imposés avant qu’on ne puisse, enfin, se poser cette question ?

  • Le pire n’a rien de certain

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 10, publié le 23 août 2019.


    Bon, j’ai passé la semaine à vous dire que ça n’allait pas- et n’allait pas aller mieux. Qu’un hyper-conflit se profilait, ou qu’à tout le moins, la guerre froide était très chaude et que l’économie nous faisait défaut, tandis qu’on semblait perdre prise sur les décisions politiques, économiques ou productives exécutées en notre nom. Bref, apocalypse et pluie de grenouille, yek ? Pas tout à fait.

    Il y a une école du défaitisme – en période de crise civilisationnelle, on a tous un petit goût pour le millénarisme. C’est presque comme des micro-cycles qui se répètent inlassablement, où le tournant d’un siècle amène tant de nouveautés proprement stupéfiantes qu’il en devient difficile pour certains de continuer d’espérer. Stefan Sweig s’en est suicidé, par exemple. Et puis de fait, la sphère médiatique encourage aussi cette atmosphère de fin des temps. Regardez la place qui est faite aux prévisions funestes, civilisationnelles, politiques, économiques, écologiques… Que c’en deviendrait presque suspect. Noooon, je ne tape pas sur mes confrères au point de dire que tout ce que disent les journalistes est faux ou que les crises dont ils parlent n’existent pas. En revanche, quand dénoncer les problèmes tourne au catastrophisme, avec des termes comme point de non-retour, cataclysme écologique, totalitarisme, etc. Cela devient une ligne narrative suivie et qui produit des effets pervers. Vous, moi les journalistes, l’air du temps dirions-nous est plombé et piégé par tout un mécanisme de production de faits d’actualité, dont je vous reparlerais un autre jour. Mais quoi qu’il en soit, le résultat est là : si j’ouvre Netflix, j’ai le choix entre 40 séries et films de zombies, d’apocalypse et d’horreur, si j’ouvre les journaux, c’est pire, entre forêt amazonienne qui brûle, vaches à hublots et ours polaires – ou migrants noyés et rejetés sur les côtes.

    La réalité dépasse la fiction et nous laisse atterrés, impuissants, stupéfaits au sens premier, sans réaction. Ou alors, la révolte, la violence… Le désespoir va loin qui peut justifier qu’on perde un œil et qu’on continue à manifester, par exemple. Bref, tout cela nous amène à être juste à point pour retourner toute cette horreur contre l’autre, c’est-à-dire plonger à fond dans la narration idéologique qui nous est proposée : au choix, libéralisme renouvellé, bastion des Libertés Individuelles et dernier rempart contre l’autre, ou bien souverainisme conservateur, bastion des Vraies Valeurs et dernier rempart contre l’autre. Dans les deux camps, on veut apprendre à l’autre à vivre ou l’exclure, c’est la seule solution pour cohabiter, n’est-ce pas ? Et pour se détendre, on regarde des bébés minous faire des cabrioles sur Internet. Ouf ! Une page d’innocence, il n’y en a plus dans le monde.

    Sauf que c’est des conneries, tout ça. De toute façon, tout idéal absolu, encore pire lorsqu’il justifie une doctrine politique, est fondamentalement une connerie, au sens où se cache derrière, pour chacun d’entre nous, des pensées parasites et des mécanismes du désir qui nous sont à nous-mêmes confus et pas franchement avouables. Mais quand en plus l’adhésion à l’idéal vient du rejet de l’autre, c’est qu’il y a vraiment quelque chose de pourri au royaume des idées. Et, encore une fois, on en est tous là : apocalypse + culpabilité martelée à longueur de journée + réification des humains + destruction de l’éducation et de la culture + valorisation de crétins décomplexés = nous, traqués, acculés, réagissant émotionnellement au monde et donc, aisément manipulables. La propagande a beaucoup évolué ces dernières décennies, c’est absolument fascinant à regarder, d’autant que ce n’est plus en mono, la propagande de tout le monde va vous chercher jusque chez vous, c’est une cacophonie… Au point qu’en regardant tout ça, on en finirait par ne plus rien faire, n’est-ce pas ? C’est ce qu’explique très justement Ana Arendt* : « quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

    « Avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez »… Comme lui faire croire que laisser crever des humains sur ses plages va protéger ses enfants de valeurs immorales venues de pays sauvages ? Lui faire revendiquer le droit de se priver de ses propres droits, de torturer ses femmes et ses filles qui voudraient se baigner, ou juste ne pas crever de chaud un jour de canicule ? Lui faire penser, peut-être, que le sens de son existence dépendra d’à quel point il aura su expliquer dans ses moindres méandres comment et avec qui il aime forniquer car c’est une identité en soi, qui mérite de se réduire à une lettre d’un acronyme encore plus réducteur ? Ou, attendez, encore meilleur : lui faire bouffer du poison et pour cela mettre le monde entier en coupe réglée, lui faire accepter qu’on balargue des bombes sur l’autre pour le libérer du mal – c’est chirurgical, lui faire faire son service militaire et très bientôt, la guerre.

    Hum. Ouais, nan, je comprends, j’ai l’air d’être tout aussi desespérée et desespérante que les autres. Mais pas tout à fait. Certes, cette chappe de plomb mentale est utilisée et récupérée pour nous mener exactement à ce que l’on n’aurait jamais voulu à la base – je veux dire, qui se réveille un matin en se disant, tiens ! Bien envie d’une bonne guerre, moi aujourd’hui ! Il n’y a que dans les films qu’on dit des trucs comme «j’aime l’odeur du napalm dans le petit matin», non ? Il n’empêche qu’on est tout de même à un tournant civilisationnel, une vraie grande crise à tous niveaux, valeurs, culture, politique, économie, philosophie, science, etc. et il faut être lucide. Cela implique de voir toutes les horreurs, d’entendre toutes les propagandes, d’être là, bien présent à ce monde tout juste mûr pour nous faire perdre la tête… Et pourtant, toujours, il faut se rappeler que le pire n’est jamais certain et que, comme la vie est contingente par nature, ben on ne sait absolument pas comment les choses vont se dérouler.

    Que la période soit tumultueuse, c’est un fait, qu’elle promette des lendemains pénibles, j’en suis convaincue moi aussi. De toute façon, faut pas se leurrer, on le sent tous. Et même que le ou les conflit(s) qui sont actuellement soigneusement orchestrés aient lieu, on le sent bien que c’est inévitable, hélas, au point du délire où nous sommes. Mais l’histoire est remplie de batailles décisives et ingagnables s’il n’y avait pas eu tel ou tel accident improbable, tel événement de hasard venu chambouler la donne. Il en va de même pour toutes ces découvertes minuscules ou majeures, faites par erreur, par distraction. Bref ! Toutes les prévisions et planifications du monde ne changeront rien au hasard. Et ce qui est un risque à tenter de calculer (ah ! Les illusions de puissance!) pour les stratèges des batailles à venir est en réalité une opportunité pour nous tous de changer les choses. De nous rapprocher au plus près de notre humanité – quitte à devoir défendre quelque chose, autant que ce soit humain plutôt qu’inateignable ; tendre plutôt qu’inflexible, non ? Bref, prendre la tangente, quoi ! Vous me direz, ça doit être une habitude chez toi, puisque c’est ce que j’ai fait en quittant le Maroc. Mais oui, même intellectuellement, on peut prendre la tangente et sans devenir fou pour autant. Au contraire, pour moi, c’est même un garde-fou, comme des alertes mentales, à chaque fois que j’ai envie de généraliser l’autre, de me distancier éthiquement beaucoup trop d’une situation intenable ou au contraire, d’en battre ma coulpe en stupéfaction, quand je me laisse aller à la distraction d’une bonne phrase plutôt qu’à l’analyse, etc. Je me rappelle de revenir sur terre, aux sourires qui sont les mêmes à Paris ou à Gottingen, aux petites choses en fait, car rien n’est joué, ni le mal en l’autre, ni le désespoir en moi.

    Rien n’est joué, rien n’est fait et beaucoup tient à l’inaction de gens juste comme toi, qui n’en peuvent plus comme toi, qui n’ont pas envie de casser quoi que ce soit, mais au contraire, de réparer, comme toi. Et ce serait bien terrible, tout de même, dans un monde tellement rempli de merveilles, de possibilités, d’intelligence, de créativité, d’opportunités – bref, de contingence, qu’on n’arrive pas à trouver d’autres manières de faire. Et qui sait ce que cela donnera demain ? On verra bien, mais moi, j’ai foi en l’homme pour se réveiller et s’inventer un pas après l’autre, malgré le délire, malgré ses défauts, grâce à ce qu’il est, par essence. Nous sommes en crise civilisationnelle, oui. Mais le pessimisme n’est pas plus réaliste que l’optimisme et être lucide ne condamne pas au cynisme. On peut refuser, on a le droit d’essayer. D’ailleurs, ne le voyez-vous pas, qu’au fur et à mesure que les ténèbres viennent, les lumières brillent plus fort, qui chacune dans son coin tente de trouver des solutions pratiques, philosophiques, artistiques ou scientifiques à une renaissance humaine ? Les talents se multiplient, les découvertes dépassent l’entendement et de grands penseurs écrivent, s’ils ne disent pas à la télé. Ça ne tient qu’à nous et ça n’est pas indépassable. Un pas après l’autre et vers l’autre, on peut atténuer le pire et ça s’appelle une vie.

    * Ana Arendt répondait alors en 1974 aux questions de l’écrivain français Roger Errera, dont je ne trouve plus la transcription française, mais la voici en version anglaise, elle est fascinante (d’autant qu’elle arrive aux mêmes conclusions que moi, y compris quant à l’espoir que la contingence nous offre).

  • Pole position

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 9, publié le 22 août 2019.


    La dernière blague de l’arène politique, n’est-ce pas, c’est Trump, vexado, qui refuse d’aller effectuer sa visite officielle au Danemark, après que l’on ait traité par le mépris sa tentative de rachat du Groënland… Sauf que ce n’est pas franchement une blague et que ça met en lumière encore un peu plus à quel point la guerre qui vient est d’abord territoriale et impérialiste par nature.

    Alors, c’est une considération qui peut a priori prendre au dépourvu, d’où le ton de blague, tant le monde a connu de morcellements de territoires un peu partout sur la planète depuis l’effondrement de l’URSS, que ce soit évidemment en Europe, mais aussi en Afrique, où les guerres territoriales étaient essentiellement civiles et pouvaient mener à partition. De même, dans les pays «développés», la mise en place de structures supranationales a poussé à une délégitimation progressive de l’état, au profit de l’idée d’une gouvernance de principe neutre, caractérisée par la «transparence», exécutée par des instances locales seules à même de comprendre les spécificités régionales. Dès lors, multiplication des revendications d’autonomie régionale, voire d’indépendance… Le Groënland entre d’ailleurs dans cette case, qui bénéficie de structures d’autonomie de plus en plus poussées vis-à-vis du Dannemark, assurant à la population locale, assez réduite, un meilleur contrôle sur ses ressources et son avenir politique. On aurait donc pu penser que les velléités d’expansionisme direct était limitées par la mondialisation et que la dissolution provoquée en grande partie par cette victoire du libéralisme sur le bloc de l’Est était plus ou moins définitive.

    Néanmoins, depuis au moins le Printemps Arabe, un parfum de guerre froide réveille un peu tout le monde, ou tout du moins le grand public. Bien sûr, la Crimée, avec Poutine a signé le retour clair de la guerre territoriale d’expansion. Mais même la résistance turque aux plans des alliés durant la guerre de Syrie, le soft power que la Turquie déploie vis-à-vis du monde arabe, imposant une vision d’un Empire Ottoman fier et peut-être encore plus puissant que l’Europe dont il a presque fait son jouet, n’est-ce pas, a de quoi interpeller… Et la Chine, dont on voit à quel point ses désirs de réunification totale avec Hong-Kong, mais aussi Taïwan peuvent la mener loin, tandis qu’elle n’est pas prête de lâcher les îles qu’elle conteste au Japon… Lequel, de son côté, renonce à sa constitution pacifique et se réarme à toute vitesse. Les Etats-Unis, qui se referment sur eux-mêmes tout en voulant déployer leur puissance militaire partout, les Corées qui se rapprochent, La Grande-Bretagne, qui Brexit, etc. Oui, le souverainisme revient en maître et avec lui, les contestations territoriales expansionistes. D’ailleurs, dans tous les pays, le paysage politique est de nouveau fagocité par la bataille idéologique entre conservatisme souverainiste et libéralisme impérialiste par nature et voie d’économie.

    Et à ce jeu, la Russie, le plus grand pays du monde et même le plus grand d’Europe si l’on ne considère que ses 25 % de territoire effectivement européens ET non contestés, est une très grande puissance tant Poutine a signé son retour sur la scène mondiale avec une force à faire bander tous les autres chefs d’état, imitateurs ou opposants.

    Et c’est là, entre autre, que la question du Pôle Nord devient révélatrice et essentielle. Pendant longtemps, comme pour le Pôle Sud, tout le monde avait plus ou moins mis ses revendications au frigo, puisque tout était gelé. Ben oui, le Pôle Sud, l’antartique, est un continent assez riche et disputé par plusieurs puissances pas forcément voisines, d’ailleurs, comme la France, sur un principe colonial et en l’absence d’autochtones. Mais tout cela reste malgré tout assez civil, sur la base d’un accord international faisant de la zone une réserve naturelle et scientifique co-administrée. Certes, je parierai qu’au moins la moitié des bases scientifiques sont en réalité militaires, car les pôles sont stratégiques en terme d’accès à l’espace et donc de défense comme d’attaque, de télécommunication, etc… mais bon… Disons que c’est assez cool et que la question a été mise de côté jusqu’au milieu du XXIème siècle, a priori.

    Jusqu’à il y a peu, la même bonhomie présidait aux relations internationales au pôle Nord, où beaucoup de missions scientifiques pluri-étatiques font des merveilles, où les états ayant une revendication maritime, s’entendaient plutôt bien, malgré de nombreuses contestations territoriales mineures, aux alentours du cercle polaire. Oui, parce que le Pôle Nord, ce n’est que de la glace, et pourtant, on y trouve des autochtones, tout du moins sur les territoires émergés alentours, dont le Groënland, la Russie, l’Alaska, la Norvège et le Canada. Personne ne peut donc revendiquer clairement le Pôle, d’autant que les Nations frontalières reconnaissent le droit maritime international qui détermine assez clairement les limites d’influence des états en pleine mer : 200 miles nautiques des côtes pour les eaux territoriales, puis 150 pour les zone d’exploitation économique exclusive.

    Cependant, le réchauffement climatique change considérablement la donne. Et ce qui n’était, pour chaque état concerné, qu’une perspective lointaine de ressources, sur laquelle ne pas lâcher la main (mais bon, on n’est pas pressés, temporisons en prenant X ou X résolution plus ou moins Bisounours sur l’environnement), devient une priorité absolue. La course a commencé dès le début des années 2000, quand de nouvelles explorations des fonds marins ont permis de distinguer une dorsale dite de Lomonossov, sorte de montagne sous-marine, qui relançait la revendication du contrôle du pôle, car la Russie y voit l’extension de son plateau continental, qui rejoint alors le Groënland… Mais même sans le pôle en lui-même, la Russie a en mer arctique sa plus grande frontière, et un territoire auquel elle seule pouvait simplement accéder, hormis deux trois peuples nomades sans importance… Un territoire qu’elle contrôle bien et exploite depuis longtemps. On y trouvait déjà quelques villes et ports stratégiques à l’époque de la guerre froide, c’est dire ! Et voilà que la fonte des glaces permet non seulement d’accéder à dénormes richesses jusque-là inaccessibles – on estime que 30 % des réserves en énergie fossile de la planète seraient submergées en Arctique, mais qu’en plus, une nouvelle route commerciale, reliant directement Europe et Asie sans contourner l’Afrique s’ouvre, au moins l’été, qui permet d’économiser 40 % de temps de trajet, puisque c’est une ligne droite, et autant de carburant. C’est donc un enjeu considérable, qui renforce immensément les relations entre Chine et Russie, car la Chine est le premier client du gaz arctique russe, lequel représente 80 % de la production nationale.

    En dehors même de la fonte des glaces sur le pôle en lui-même, les terres qui l’entourent, donc le Canada, la Russie, la Norvège, les Etats-Unis et le Danemark sont désormais plus facilement exploitables, car les températures deviennent presque clémentes. Et, ce qui est un désastre écologique est aussi une opportunité économique et stratégique de premier plan. C’est pour cela que l’on a vu brûler l’Alaska, le Canada et la Sibérie tout cet été, de la même manière qu’on voit brûler l’Amazonie en ce moment : oui, y’a sans doute des accidents, peut-être même des causes naturelles, mais enfin, quel meilleur moyen pour défricher rapidos une terre que de la brûler ? 7 millions d’hectares and counting, tout d’un coup, en quoi, 2 mois ? Radical et pas contestable, après, vous êtes tranquille. Je subodore donc que certaines fumées de ces feux, outre leurs vertus asphyxiante et obscurcissante jusqu’à Sao Paulo, ne sentent pas bon du tout la combine.

    Mais même sans se laisser aller à spéculer, un simple calcul permet de comprendre à quel point c’est essentiel, cette affaire. D’après Fabien Carlet, de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, les exploitations d’hydrocarbures en arctique représente 46 % du budget de l’état russe, 2/3 de ses entrées en devise étrangère, 80 % de ses exportations de gaz -je l’avais déjà dit, 20 % de ses exportations de pétrole, plus du cobalt, du nickel, etc. Mais aussi 16 ports rénovés ou nouvellement fondés sur toute la côte, des aéroports réouverts, de grosses villes industrielles et… 50 000 militaires russes, 9 académies de cadets, bref, un vrai arsenal, pointé sur… Bah techniquement, de là-bas, la terre entière, pole position oblige. Un avantage stratégique que la Russie a toujours eu, certes à l’instar de ses petits camarades, mais qu’elle ne saurait concéder à personne de plus, alors que les chinois eux aussi sont gourmands, sans compter tout un tas d’autres états a priori pas du tout limitrophes ni concernés, qui pourtant rôdent en observateurs. Et puis, pour la première fois de l’histoire de la Russie, un débarquement en été serait possible sur sa côte arctique.

    Trump aussi se réarme, qui s’est commandé plein de bateaux pour 2022. Néanmoins, de l’Alaska, les Etats-Unis ne peuvent pas rivaliser avec la Russie ; et son rapprochement géographique de la Chine, son indépendance potentielle du canal de Suez et du Détroit de Beihring sont de nature à menacer ses intérêts, car la taille même de ce géant exige de l’isoler aussi bien de l’Asie que de l’Europe pour espérer le contrôler. Le Groënland, en revanche, pourrait bien formellement contester avec succès les revendications russes et c’est une magnifique réserve de ressource, en plus d’être une base militaire convoitable. Et puis, cela finirait de lier l’Europe aux Etats-Unis en un axe du Bien clair, ce qui permettrait enfin d’espérer réussir cette fameuse tactique d’isolement de la Russie.

    Ce n’est donc ni une lubie, ni d’ailleurs même une nouveauté, cette proposition de rachat du Groënland. C’est au moins la troisième fois officiellement que les Etats-Unis font une telle offre depuis le XIXème siècle. Néanmoins, c’est la première fois qu’elle revêt un caractère d’opportunité si clair. Et l’on sait, que, malgré les apparences pour le moment conservées de la civilité, ça va barder dans les années à venir. Or la Russie n’a pas l’air d’avoir peur. Et pendant que les exercices de l’OTAN pilotés par la Norvège se multiplient dans la région, censés mettre un frein aux ambitions de Poutine, lui, flegmatiquement, va planter via sous-marin nucléaire, son drapeau exactement au pôle Nord. Sans se priver par ailleurs de continuer les affaires avec tout le monde, hyper arrangeant avec les voisins européens et asiatiques, pour mieux court-circuiter les appétits externes. Ben oui, carotte, bâton nucléaire et symbolisme, il est semblable à son style de toujours… Et si le Danemark semble réagir avec désinvolte à la proposition de Trump, pour mieux tourner en dérision un tel retour de tension, je ne serais pas du tout surprise que le pôle nord soit en réalité et au moins au niveau militaire, le point le plus chaud de la planète… Ad minima sera-t-il une vraie discussion au futur G7, que Poutine en forme le huitième officiellement ou que ses oreilles en bourdonnent.