• Journée contre la peine de mort : où en est le Maroc?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 8 octobre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Eh oui, comme tous les ans, revient un sujet, un marronnier, on appelle cela dans la profession, inévitable parce qu’essentiel : la peine de mort.Dans deux jours, le 10 octobre, ce sera la journée mondiale contre la peine de mort et la situation au Maroc n’a toujours pas évolué. La peine de mort existe toujours, la nouvelle mouture du code pénal qui est prévue l’entérine encore, bien que dans un peu moins de cas, mais elle n’est toujours pas appliquée, nous laissant tous dans un moratoire de fait qui ne dit pas son nom et ne permet pas de réfléchir sereinement à la chose.
    Eh oui, la dernière exécution capitale dans le beau royaume du Maroc remonte à 1993 avec l’affaire du commissaire Tabit. Ne croyez pas que je ne m’en réjouis pas, bien au contraire, j’aimerais que ce moratoire de fait soit réellement prononcé, parce qu’alors, cela signifierait d’une part que nous sommes dans un processus de réflexion quant à l’utilité d’une telle peine, en 2015, alors que le Maroc est signataire de tous les grands textes des droits de l’homme, ensuite, parce que pour les condamnés eux-mêmes, la vie dans l’entre deux du couloir de la mort serait sans doute plus supportable.
    C’est que, en admettant la logique de la peine de mort, je trouve terriblement cruel de mettre fin à la vie de quelqu’un des années après. Dans l’intervalle, il ne peut plus vraiment vivre mais continue d’exister, dans l’angoisse constante de cette épée de Damoclès qui, un jour, s’abattra. Et qu’on ne me dise pas qu’elle ne s’abattra pas. Si l’on en croit le ministre de la Justice, Mustapha Ramid, lorsqu’il s’exprimait le 6 juillet 2015, sur l’avant projet du code pénal : « Je ne suis pas seulement pour la peine de mort, je suis pour son exécution effective. »
    Pour rappel, le nouveau code pénal prévoit des peines pouvant aller jusqu’à la mort dans quelques 12 cas extrêmes seulement au lieu de 36 auparavant, si et seulement si les juges en décident à l’unanimité. Mais malgré l’appel du Réseau des parlementaires contre la peine de mort, malgré encore un rapport accablant en janvier dernier dénonçant les conditions de détention des condamnés à mort, la peine de mort ne disparaît pas du projet de code pénal. Dans ce contexte et puisque le texte n’est malgré tout pas encore passé, le temps de la réflexion sur cette peine, terrible et ce qu’elle représente, est encore d’actualité. Or donc hier, l’école de gouvernance et d’économie de Rabat en faisait un débat avec la coalition marocaine de la peine de mort pour « inciter à la réflexion sur l’utilité, la fonction ou la symbolique de l’existence de cette peine dans le système pénal ». Rappelons à toutes fins utiles qu’il y a quelque 114 condamnés à mort dans nos prisons, certains détenus depuis plus de 10 ans.
    Et si les exécutions sont depuis longtemps suspendues officieusement, les condamnations continuent à tomber, puisque la dernière date du 1er septembre dernier, puisque deux hommes convaincus d’assassinat ont été condamnés aux termes de l’article 393 du code pénal. Alors cette question, loin d’être réglée, loin d’être lointaine, loin d’être de peu d’importance, est essentielle, urgente et doit être tranchée. Quelle société veut-on ? Comment conçoit-on la peine : une punition, une réinsertion, une vengeance ?!Et où dessine-t-on la limite, lorsque, dans des cas avérés de terrorisme, par exemple, comme celui de l’Argana, les familles des victimes ont demandé à ce que la peine de mort ne soit pas prononcée ?

  • Zones blanches de l’information : quand l’actualité n’est pas traitée

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 octobre 2015.

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    Et ce matin, suite au débat de la semaine dernière où Redouan, plus Bisounours que moi, pour une fois, se demandait pourquoi les médias ne traitent pas de certains sujets pourtant importants ou sensibles, je vais tenter d’y apporter une réponse de technicienne. La première chose que l’on apprend en école de journalisme, c’est à respecter la loi de proximité.
    C’est très humain : ce qui se passe près de chez nous, qui concerne peut-être même des gens qu’on connaît, nous concerne plus que ce qui a lieu loin, très loin. Et bien sûr, cette loi de proximité n’est pas que géographique, elle se décline aussi en termes temporels : ce qu’il se passe aujourd’hui intéresse plus que ce qu’il s’est passé il y a quelques temps. Et ce qui concerne nos centres d’intérêt est plus pertinent que ce qui a rapport à un domaine qui ne nous touche pas, forcément. C’est ce que l’on appelle la loi de proximité, ou, plus cyniquement, loi du mort-kilomètre, selon une expression consacrée par une expérience sociale menée en 2000 démontrant que les personnes habitant loin ( » eux « ) nous apparaissent moins humains que « nous ». Ce phénomène décrit par le sociologue américain Leyes est appelé infrahumanisation.
    Alors oui, en plus, il y a un deuxième effet Kiss Cool, les journalistes, on leur a toujours dit que le must du must, c’était de faire du terrain. Ce qui veut dire qu’il vaut mieux parler d’un truc sur lequel on aurait pu enquêter. Bon, après, la réalité du métier, l’obligation de produire des articles à la volée fait que c’est rarement le cas. Mais enfin, les chaînes d’info en continue, par exemple, sont pleines de reportages passionnants de terrain sur les intempéries où l’on demande aux automobilistes visiblement bloqués par la neige si c’est bien la neige qui les bloque.
    Plus sérieusement, le résultat est là et bien là. Nous sommes face à un paradoxe terrible : nous avons de plus en plus de médias et de moins en moins d’info diversifiée. Ainsi, Alisa Miller, la directrice de Public Radio International (l’un des plus grands réseaux médias américains), faisait remarquer dès 2008 lors d’une conférence TED que si plus de la moitié des américains déclarent vouloir suivre les informations internationales, la majeure partie des grands médias ne dispose plus de correspondants et couvrir Britney Spears coûte moins cher. En février 2007, la mort d’Anna Nicole Smith a ainsi été dix fois plus traitée par les télévisions américaines que le rapport du GIEC mettant en cause l’activité humaine dans le réchauffement climatique, pourtant délivré ce même mois. Et, continuait-elle, une étude sur les médias Online prouvait qu’Internet ne faisait pas mieux, recyclant essentiellement des dépêches d’agences telles que Reuters ou bien Associated Press. Sur les 14 000 articles parus sur la page d’accueil de Google News durant toute l’année 2007, expliquait-elle encore, seuls 24 événements avaient été traités.
    Et bien entendu, ce ne sont pas les stars de l’info system, qu’il s’agisse de peoples ou bien de ces quelques experts qui se partagent le paysage médiatique finalement restreint qui s’en plaindront. Mais tout de même : est-ce que la seule loi de proximité permet d’expliquer cette pauvreté dans l’info traitée ? Non, bien entendu. En réalité, une autre dimension, que j’ai évoqué en passant un peu plus tôt est au coeur de la problématique : le pognon. Tout le monde vous le dira, l’information est en crise, les médias, pas rentables, bref. Le journaliste coûte cher et rapporte peu. Alors, il faut rationnaliser les coûts, c’est-à-dire sabrer dans les moyens de production d’infos, les journalistes. Tandis qu’à une époque, on envisageait facilement de payer un journaliste pour creuser un sujet parfois des mois durant, désormais, il s’agit de faire du volume d’information à la chaîne le plus rapidement possible. Et plus les médias sont, dits d’information générale, comme une chaîne d’information en continue, par exemple, plus l’enjeu est conséquent. On ne traite donc plus d’information internationale lourde, sauf en cas d’événement particulier, car payer un correspondant n’est pas rentable par rapport à la production qu’on peut en attendre pouvant satisfaire à un public donné. Idem pour les localiers, réduits à la portion congrue, voire disparaissant corps et biens. Les analystes s’invitent au coup par coup car dans un monde technocratique, il les faut spécialistes et on n’en a pas l’usage tous les jours. Les reporters sont limités dans leurs déplacements, ils ne sont pas très qualifiés, souvent jeunes et leur qualité principale est d’être sans opinion marquée, inodores et incolores, bref parfaitement interchangeables et peu coûteux – on appelle cela être objectif. Pour le reste, on mise sur un groupe souvent réduit de journalistes, dits de desk, c’est-à-dire travaillant en bureau à partir d’éléments recueillis par les agences de presse et enrobant comme ils le peuvent, les reportages « exclusifs » de leurs collègues faisant le poireau à 10 kilomètres d’une usine « tout à fait similaire à celle dans laquelle s’est retranché le terroriste, mais la police fait barrage, donc on ne peut pas voir grand-chose, pour le moment. »
    Et pourtant, c’est bien dommage, tant l’image fournie par la télé, le son, à la radio et puis la rapidité, via le Web, permet au monde entier de s’enflammer pour quelque chose de lointain qui, tout d’un coup, nous touche en plein coeur. Alors pourquoi ne pas tenir compte de cela pour créer de l’info ? On le fait, ne vous inquiétez pas : en particulier, ceux qui, pour des raisons politiques, voudraient nous vendre des guerres auxquelles à la base nous n’avons aucune envie de participer. C’est la fameuse fabrique du consentement, d’abord théorisé par le journaliste et essayiste politique Walter Lippman et dont, par la suite le sociologue Noam Chomsky a fait l’ensemble de sa carrière.
    Alors quelle conséquence pour le public ? Elle est terrible : de véritables zones blanches d’information, qui pourraient pourtant être pertinentes et même essentielles se créent, parce que « ça n’intéresse pas notre cible » ou bien c’est trop coûteux à traiter. La solution ? Revenir à une vision plus juste de ce que peut ou ne peut pas faire le journalisme. Ou, comme le dit le sociologue Patrick Charaudeau, il faut une « Condition de « modestie » d’abord. […] La vision du monde sociale que proposent les médias est à la fois trop fragmentaire et obsessionnelle. Condition de « courage » ensuite. Les médias doivent accepter de reconnaître que la cible à laquelle ils s’adressent est une inconnue, difficile à maîtriser, dont on ne peut prédire les réactions pulsionnelles ni même rationnelles. » Et j’ajouterais : condition d’honnêteté intellectuelle et d’engagement personnel : savoir qu’on ne peut pas être objectif, qu’on est forcément, pour le pire et le meilleur, humains, rien qu’humains. Et qu’on fait de notre mieux.

  • L’ONU, ce grand machin qui marche sur la tête?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 1 octobre 2015.

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    Et ce matin on va parler d’une nouvelle qui n’a pas fini d’enflammer la toile : la nomination à la présidence d’un groupe consultatif chargé de présélectionner les enquêteurs de l’ONU sur les violations des droits de l’homme pour le compte du conseil des droits de l’homme.À croire que l’ONU devient facétieuse dans ses nominations, après Israël et la décolonisation, qui de mieux pour sélectionner les enquêteurs sur les cas de non respect des droits de l’homme que le pays qui bat cette année encore, son propre record de décapitation ?
    Alors ce qu’il faut savoir, c’est qu’en réalité, Faisal Bin Hassan Trad, l’ambassadeur saoudien auprès des Nations Unies, dirigeait de manière effective le conseil consultatif depuis juin, déjà. Mais cela fait à peine quelques jours que l’ONG pro-israélienne UN Watch révélait ce mandat à la presse, provoquant le scandale que l’on sait.
    Alors si, il y a plein de raisons de s’étonner. La première, c’est évidemment la nomination elle-même, qui est ubuesque quand on pense aux droits des femmes qui, certes, ont progressé puisqu’elles ont le droit de voter aux élections locales et même de conduire, haha, mais toujours pas de travailler ou voyager sans l’autorisation d’un homme. On peut aussi penser aux droits des travailleurs étrangers, à la manière dont on condamne à 1000 coups de fouets et 10 ans de prison un bloggueur et bien entendu, à l’exécution imminente d’un jeune chiite, Ali Mohammed al-Nimr, pour avoir participé à une manifestation en 2012. Mais bon, peut-être qu’il faut y voir une forme de militantisme visant à mettre l’Arabie Saoudite devant ses responsabilités ?
    La deuxième chose fort surprenante, c’est que c’est une ONG pro-israélienne qui a révélé la chose, pas, je ne sais pas, moi… Une ONG pro-irannienne ou pro-russe, les opposants les plus évidents à l’Arabie Saoudite. Mais, quand on relit le discours de Poutine à l’ONU, finalement, on s’étonne moins : si on sape l’autorité morale de l’ONU, on va tout droit à la guerre, une troisième guerre mondiale que le Nouvel Obs voyait déjà commencé hier, d’ailleurs, soit dit en passant. Et toute action visant à démontrer l’inanité de l’ONU tend à donner raison aux pays qui voudraient se passer de son accord pour agir, aux rangs desquels on trouve en premier lieu les États-Unis. Bon, il y’a aussi que, côté violations des droits de l’homme, Israël n’est pas le dernier et qu’un pays arabe à la tête de cette commission consultative, ça pouvait sentir le roussi, mais bon… Toujours est-il que le scandale a bien failli mettre le feu aux poudres et a remis bien des questions désagréables sur le devant de la scène. Notamment, encore et toujours, l’opposition chiites-sunnites, entre la coalition qui fait la guerre aux houtistes au Yémen et bien entedu, on y revient, le cas du jeune protestataire qui devait être sacrifié le jour de l’aïd et dont le sort est pour l’instant en suspend.
    Au résultat, bien entendu, l’Arabie Saoudite a été contrainte de retirer sa candidature, mais cela s’est fait tout aussi discrètement que sa nomination initiale, au point que certains continuent à faire leur beurre politique en local sur cette nomination, comme par exemple le parti nationaliste de la Coalition Avenir Québec, qui demande à son pays, par l’intermédiaire du député Benoit Charette de cesser de financer ce conseil tant que l’Arabie Saoudite est à la tête de cette commission. Un petit train de retard, donc, mais c’est pas grave, allez ! Reste qu’il faut malgré tout qu’un président soit nommé. Or c’est le tour de l’Asie de fournir un président. Ah ! Quel bonheur de s’imaginer la Chine à la tête de cette commission ! Bon, évidemment, avec les États-Unis qui refuseront, nous sommes sauvés. L’Inde ? Le Japon qui se remilitarise ? Non, là, c’est la Chine qui refusera, dans les deux cas. On parle donc d’un candidat offsider plutôt surprenant : la Mongolie.
    Ah ben oui, plutôt surprenant quand on sait que la Mongolie, coincée entre la Russie et la Chine, ne fait même pas partie du conseil consultatif des droits de l’homme. Ça fait un peu tache, si tant est que l’on soit absolument rassuré quant à l’indépendance d’esprit et la farouche volonté de défendre les droits de l’homme d’un pays aussi extrêmement pauvre et aussi extrêmement récent dans sa forme politique actuelle. Bref, on le voit bien : l’ONU ce grand machin, n’a pas fini d’être remis en cause pour tous les dysfonctionnements que son système génère. Et pourtant, si je suis la première à me méfier du caractère excessivement dangereux de Poutine, je suis d’accord avec lui sur un point : la situation actuelle est tellement volatile qu’elle pourrait bien mener à une explosion si l’équilibre, que l’ONU a contribué à maintenir ces 70 dernières années, est rompu.

  • Spéculation sur les médicaments aux USA

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 28 septembre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, j’aimerais vous parler d’une affaire qui a défrayé la chronique aux États-Unis la semaine dernière : l’augmentation délirante du prix d’un médicament, passé en une nuit et un rachat de 13,50 dollars la tablette à 750 dollars.
    Alors pour la petite histoire, ce médicament, le Daraprim est un antiparasitaire traitant la toxoplasmose, particulièrement utile pour les gens immunodéprimés, c’est à dire, en gros, ceux qui ont le Sida. On ne peut pas dire que la molécule soit une nouveauté puisque le médicament a 62 ans, mais il vient d’être racheté par une star-up fondée par un requin venu du monde des fonds spéculatifs, Martin Shkreli.
    Un bobo d’autant plus grave que ce n’est pas un cas isolé. Récemment, plusieurs entreprises ont acquis des médicaments depuis longtemps sur le marché et ont augmenté sauvagement leurs tarifs. Ainsi, selon le New York Times, la Cycloserine, un médicament contre la tuberculose, est passée de 500 dollars les 30 pilules à 10 800 dollars après avoir été acquise par Rodelis Therapeutics, la Doxycycline, un antibiotique est passé de 20 dollars la bouteille à 1 849 dollars six mois plus tard en 2013. Et le mois dernier, Valeant Pharmaceuticals a racheté deux médicaments pour le coeur, Isuprel et Nitropress, lesquels ont été depuis augmentés respectivement de 525 % et 212 %.
    Alors comment expliquer ce phénomène ? La première raison en est la FDA ou Food and Drug Administration, qui régule l’accès des médicaments au marché américain. Censée protéger la population contre les risques présentés par les nouveaux médicaments et garantir la bio-équivalence des génériques, en fin de compte, cette administration est la proie des lobbys qui en paralysent l’action et empêchent les médicaments pourtant anciens de se voir concurrencer par des génériques moins chers. La seconde raison est bien entendu le système libéral lui-même puisque le prix des médicaments est régulé par le marché et non par une fixation autoritaire des prix, comme c’est le cas chez nous, par exemple. Au résultat, quand un laboratoire possède, pour une raison X un médicament qui, partout ailleurs dans le monde est générique, aux États-Unis, il se peut fort bien qu’il soit le seul à pouvoir exploiter cette molécule et il est désormais en état de le vendre à n’importe quel prix.
    Alors, évidemment, quand on augmente brutalement le prix d’un médicament de 5400 %, ça provoque quelques remous. Hillary Clinton s’est même fendue d’un tweet qui aurait provoqué la chute du Nasdaq Biotechnology, un indice qui regroupe les valeurs du secteur biotechnologique, de pas moins de 4,57%, ce qui nous fait plus de 15 milliards de dollars de pertes de valeur boursière cumulée dans la journée. Et puis, Martin Shkreli a été obligé de faire un pas en arrière, déclarant qu’il allait baisser son prix de vente, même si on ne sait pas à combien, finalement. D’autres fois, déjà, l’indignation générale devant des augmentations folles avait permis de les limiter… Un peu. Mais le système est déjà bien enclenché et l’une de ses justifications est, étonnement, l’Obamacare. Puisque tout le monde doit désormais être assuré, c’est un crime sans victimes, non ? Non, évidemment. Mais vous me direz, pourquoi cette info, aussi pertinente qu’elle soit, nous intéresse, nous, marocains, dont le prix des médicaments est non seulement régulé mais en plus vient de baisser, plusieurs fois d’affilées qui plus est, du fait de l’action volontariste du ministre de la santé ? Eh bien parce que c’est une leçon sur ce qu’amène la libéralisation de la santé, à un moment où, par la bande, on y arrive ici aussi.
    Certes, le prix des médicaments est régulé, certes, on vient de mettre en place le Ramed et on va l’étendre aux étudiants, certes et même si ça ne plaît pas aux futurs médecins, on s’assure que les campagnes ne seront plus des zones blanches de médecine en instaurant un service médicale obligatoire de deux ans. Tout cela paraît très bien, sur le papier. Mais outre que nous ne sommes pas étrangers à des scandales de médicaments largement trop chers parce qu’en situation de monopole, comme cela a été longtemps le cas de l’insuline, par exemple, même si depuis, c’est rentré dans l’ordre et que, surtout, ça n’a jamais été dans ces proportions faramineuses, quand on regarde dans les détails, bien des abus sont encore possibles. En premier lieu, le Ramed, on nous dit d’ores et déjà qu’il a des problèmes de financement. C’est-à-dire qu’en fait, tout doucement, on nous prépare mentalement à son échec possible, alors que logiquement, ce genre d’initiatives, on sait ce qu’elles coûtent, il faut donc prévoir leur financement. Mais là, peu à peu, en instillant l’idée de comité de surveillance de gestion, on explique que le système n’est pas rentable (évidemment, tiens!) et donc, pas pérenne…
    Par ailleurs, le Ramed a permis de dépouiller les hôpitaux du peu de fournitures qu’ils avaient. Ben oui, puisque les hôpitaux doivent soigner gratuitement ceux qui ont la carte Ramed, qui ne rembourse pas aux hopitaux les frais engagés, vous avez un problème qui devient de plus en plus critique. Et, alors que les campagnes vont désormais bénéficier des services de médecins apointés obligatoirement après leurs diplômes, on ne dit pas avec quelles infrastructures et quels moyens. Or, pendant ce temps, que voit-on arriver ? Non seulement des cliniques financées par qui le souhaite, mais aussi des CHU privés. Et une toute nouvelle université privée de médecine dont les diplômés n’auront pas à effectuer de service médical obligatoire. Du côté des médicaments, des dispositions pour simplifier l’autorisation de mise sur le marché de médicaments sur présentation des autorisations américaines ou européennes, c’est-à-dire la reconnaissance que l’on n’est pas en état de faire ces vérifications sur une base quotidienne. Vous ne voyez pas comment cela peut amener au renchérissement du prix des médicaments ? Moi si, parce que le contrôle de mise sur le marché se fait à tous points de vue et qu’on prépare tout, mais absolument tout pour une médecine à deux vitesses : une, gratuite, pour tous, défaillante et sans moyens dont on va déplorer en pleurant beaucoup qu’elle n’est pas rentable et qu’il n’est plus raisonnable de la soutenir à ce prix, vive le partenariat public-privé (c’est déjà ce qu’on fait) et l’autre, totalement privée, sans doute (encore que ce n’est pas garanti) mais en tous les cas extrêmement chère sur le modèle américain, non pas dérégulé mais dont la régulation ne se fait pas en faveur du patient. Et pour le moment, on peut jurer ses grands dieux la main sur le coeur que ça n’aura pas lieu, le simple observateur de la vie politique ne peut que constater que c’est déjà ce qu’on avait fait pour cette question de CHU privé et d’université de médecine privée. Alors, juste comme ça, ça vaut le coup de voir comment ça évolue ailleurs, histoire de se préparer à avaler la pilule.

  • Le Japon : puissance militaire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 septembre 2015.

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    Et ce matin, on va parler d’une loi qui vient de passer au Japon et qui vient de changer en profondeur la face du pays du soleil Levant.
    Eh oui, vous le savez sans doute, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le Japon a une constitution résolument pacifiste, qui ne lui permet pas d’avoir une armée, encore moins d’intervenir dans un conflit hors sol. Or voilà que le premier ministre, monsieur Shinzo Abe vient de faire passer onze nouvelles lois de défense au Sénat qui permettraient justement cela.
    Ainsi, ces nouvelles lois vont permettre aux troupes japonaises d’intervenir hors sol en renfort aux côtés de leurs alliés, notamment américains, dans des situations où « le Japon serait, de loin ou de près, menacé ». Un principe qui va clairement à l’encontre de la constitution, qui précise, dans son article 9 : « Le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu’à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre ce but, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »
    Seulement voilà, Shinzo Abe a tenu sa promesse envers son allié américain, faite lors de son dernier voyage à Washington en avril dernier, où il déclarait « je tâcherai de renforcer la coopération nippo-américaine pour l’adapter aux changements géopolitiques régionaux », comme c’est pudiquement dit, et ses lois ont été adoptées par le Sénat avec 148 voix pour et 90 contre.
    Notez que cela ne s’est pas fait sans mal. Outre que des centaines de milliers de japonais sont dans la rue depuis des mois pour s’opposer à ces lois et aux changements qui les accompagnent dans la civilisation japonaise même, ce qui ne s’est jamais vu ou presque dans l’histoire du Japon moderne ! L’immense majorité des juristes de droit public –90 % en tout cas, c’est ce que révèle un sondage réalisé par Nippon Hoso Kyokai (NHK), le groupe public audiovisuel ; jugeaient «anticonstitutionnel» le projet d’autodéfense collective. Et même au Sénat, le vote a dégénéré en pugilat, lorsqu’un parlementaire a voulu se jeter sur le président de cession pour l’empêcher d’entériner les lois. Il faut dire que le Japon est profondément traumatisé par ce qui s’est passé lors de la Seconde Guerre Mondiale, notamment, les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki.
    C’est ce pourquoi, la Constitution de 1947, que l’on dit imposée par les américains, a été en fait unanimement acceptée par les Japonais. Et son préambule est très clair : « Nous, le peuple japonais (…), décidés à ne jamais plus être les témoins des horreurs de la guerre du fait de l’action du gouvernement, proclamons que le pouvoir souverain appartient au peuple. » Une forme de défiance envers un gouvernement central susceptible d’entraîner le peuple dans les horreurs de la guerre ayant coûté pas moins de 3 millions de morts au Japon, sans compter les conséquences des irradiations. Dans le même esprit, la Charte des Nations unies, née dans les cendres de la seconde guerre mondiale, visait à « préserver les générations futures du fléau de la guerre qui, deux fois en l’espace d’une vie humaine, a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances ». Il faut croire qu’on est loin de cette époque bisounours et qu’aujourd’hui, ce sont les américains eux-mêmes qui poussent à la roue d’une remilitarisation.
    Alors pourquoi, quand on sait que l’idée d’un Japon remilitarisé angoisse profondément la région Pacifique déjà relativement volatile ces derniers temps ? Eh bien tout simplement parce que les États-Unis voudraient dominer la région, considérée comme essentielle dans la nouvelle stratégie américaine, rappelez-vous le fameux pivot vers le Pacifique, mais aimeraient bien réaliser la prouesse de l’OTAN version Pacifique Sud : avoir une armée coalisée dont les frais sont assumés en grande partie par les pays alliés, tout en gardant le commandement, avouez que c’est plutôt malin et ça permet de démultiplier la puissance d’une armée américaine hyper technique mais qui ne veut pas mettre en danger ses hommes.
    Au résultat, une part importante des japonais, dont de nombreux intellectuels, considèrent que la volonté de Shinzo Abe de passer en force est une véritable trahison. Et d’après l’agence Kyodo, 60 % des Japonais seraient attachés à la Constitution pacifiste du pays et 61,5% seraient opposés aux nouvelles lois de défense qualifiées de lois pour la guerre, lesquelles sont passées véritablement par la bande, après que M. Abe ait tenté de s’attaquer, sans succès, à l’article 9 de la Constitution. Tout cela rentre dans un projet global, intitulé « le beau Japon », selon l’expression consacrée par le livre programme qu’il vient de publier. C’est donc tout un ensemble de nouvelles lois visant à refonder l’identité nationale dans le patriotisme qui est mis en œuvre : loi fondamentale sur l’éducation, avec une forte connotation nationaliste insistant sur « l’amour du pays natal », loi de « protection des secrets d’État » de décembre 2013, qui restreint la liberté au nom de la lutte contre les « ennemis de l’intérieur » et maintenant, lois de défense… À noter que le grand-père de Shinzo Abe, déjà ministre en 1960, avait déjà tenté, et échoué de faire une réforme similaire… Mais il semble que cette fois-ci, on y soit bien.