L’occident du monde arabe

Combien de fois ne m’a-t-on pas dit que, n’étant pas marocaine, je ne comprenais rien ?
— « Vous appliquez un référentiel occidental, mais on est en Orient, ici, Madame ! »
— « Non, nous sommes en Afrique. »
Mais en vrai, il faudrait que j’assume ma pensée jusqu’au bout : bien sûr que si, nous sommes en Occident !… L’Occident du monde arabe : Al-Maghreb, le Couchant.
Au moment de la splendeur arabe, nous sommes ici à l’extrême occident du rêve d’une terre d’Islam unifiée. Au-delà, c’est une autre Afrique dont nous sommes la frontière. Frontière aussi du monde européen dit occidental pour qui, depuis Rome, nous sommes la Barbarie, non pas au sens que l’on entend aujourd’hui, mais à celui plus simple de l’époque : ce qui est étranger.
Non, nous sommes tout sauf l’Orient, l’aube, l’origine, constamment préoccupé du retour aux sources, à sa pureté primale, au salaf — et donc parfois, accessoirement, au salafisme. Nous ne sommes pas Rome non plus, évidemment, car notre nature n’est pas dans le jaillissement d’une source unique, pure et purissime, mais dans le mélange créatif et un peu chaotique des frontières. Un peu de malékisme et un peu de mysticisme soufi, on érige le savoir, même profane, en joyau de zaouïas saintes du Sud et, tandis qu’on se transmet religieusement les textes des philosophes antiques, on prie Allah, son Prophète, tout en respectant les esprits et les djinns.
Le Maroc n’a pas le goût de la pureté, il a celui du compromis gouailleur qui sait bien ce que c’est d’être humain, le goût de l’esthétique et de l’emportement souriant, sur fond d’intégration dans la tribu pour peu que l’on épouse la « fille de l’oncle », la bent nass. Oui, finalement, tout le monde est d’une même et grande famille, un peu mélangée, faussement endogame. On y entre, marhbabik, et moi aussi, l’occidentale de l’Occident, j’y ai ma place, finalement. Des gens comme moi, on en fréquente, on en connaît depuis toujours ici : c’est le jeu de la frontière que de voir passer et s’installer tant et tant de gens de tant et tant d’opinions et de contrées.
Alors bien sûr, ce n’est pas de vouloir appartenir au grand rêve de l’arabité qui pose problème : cela, c’est logique, historique, identitaire. Mais c’est d’oublier que nous sommes la frontière de l’arabité, le Couchant, le Maghreb, l’Occident du monde arabe. Ne pas se rappeler cette nature profonde, nourricière, c’est s’oublier et se laisser entraîner dans une dialectique contre laquelle nous ne sommes pas armés. La grandiloquence, c’est l’apanage de celui qui se veut pur et y oppose tout ce qui n’est pas lui. Nous sommes tout sauf cela.
Attention, nous ne sommes pas le contraire non plus, comme certains voisins nous dépeignent parfois. Nous ne sommes même pas hétéroclites, mais bel et bien unis (eh oui !) par la conscience même de notre diversité. C’est que le Maghreb, c’est le contraire du manichéisme et c’est pour cela que je l’aime. C’est avant tout une terre d’humanité : aspirer à la vertu sans tomber dans l’orgueil, tendre vers l’unité à travers le différent, accueillir l’étranger avec curiosité et non méfiance, parce que l’échange est une nécessité, un commerce, un mode de vie, une joie.
Non, nous ne sommes pas en Orient. Ça tombe bien : je n’ai pas ma place en Orient. Mais ici ? Totalement, absolument, j’y suis à l’aise avec mes frères de frontière et de palabres, alors que, chacun chez soi et Dieu pour tous, nous prions différemment, mais pour la même chose. Une vie pas si grandiose et pas si mal non plus, où nous élèverions nos enfants, aimerions, serions aimés et trouverions ensemble un sens à l’existence. Inch Allah !
