Testament d’une civilisation
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 8 juin 2018.
«Je suis un[e civilisation]. Je suis menacé[e], il est urgent de tout consigner avant mon extinction…
Pour la postérité, il faut que je vous dise toute la vérité sur moi et sur les miens.» Ces mots, à un livre près ne sont pas les miens mais ceux d'Abdellah Baïda, ou bien de son narrateur, le livre lui-même. Et il faudrait, je pense, que la civilisation qui est la mienne commence à témoigner, de ce qu'elle a été, de ce qu'elle a voulu… De comment, en allant au bout de sa logique, à l'instar tout organisme vivant, elle se tue, comme une vorace anthropophage qui voudrait seulement rehausser l'assaisonnement de sa propre jambe, pour que l'extase culinaire fasse oublier la douleur.
Je suis née dans une Modernité hantée par les contradictions de son propre modèle mais qui refusait obstinément de le voir. Il n'est pas facile de comprendre que des idéaux mêmes qui fondent notre noblesse – l'universalisme, les Lumières, la rationalité – procède l'horreur, les camps, les guerres et les fanatismes modernes, la finance débridée qui camoufle une richesse colossale capable de nourrir et soigner toute l'humanité, si les besoins de l'économie ne nécessitait pas que les inégalités s'accroissent. Et oui, les Lumières se sont bâties sur l'esclavage, puis sur la colonisation, puis sur sa version soft, la «communauté internationale» qui pille sans vergogne en prétextant aider les continents les plus riches de la planète, comme l'Afrique ou l'Amérique du Sud. Et il est très tentant, au point d'aberration où l'on en est réduits, de jeter le bébé avec l'eau du bain. Quel bébé ? Celui qui a martyrisé ses frères pour prospérer, les déracinant, déconsidérant des pires manières qui soient, en scientifisant les raisons de l'ostracisme, violant à répétition les cultures et les consciences ? Celui qui voudrait dire à tous comment vivre tout en semant les graines d'un chaos mondial et d'une catastrophe écologique majeure ? Oui, quel bébé, vraiment ? Nulle innocence, là-dedans, «science sans conscience n'est que ruine de l'âme», Montaigne le savait déjà, aux prémisses de tout cela.
Seulement voilà, on est dans le même bateau. Une seule humanité, pour le pire ou le meilleur, cela, la civilisation qui est la mienne y est parvenue. Ce n'est pas irrémédiable, nous pourrions perdre en technologie, nous replier sur nous-mêmes, c'est presque inévitable, selon certains déclinistes. Et alors, ici et là, nous aurions de nouveau de petites communautés et de petites guerres. Quelque chose de plus gérable pour l'esprit humain que cette gigantesque abstraction qu'est devenu le monde actuel, où plus rien n'est vrai, de l'argent à notre relation à la souffrance et au sens de la vie. Cela passerait par des décennies, des centaines d'années de chaos, de délitement et d'obscurité, avant peut-être qu'un nouveau cycle ne démarre sur d'autres valeurs devenues dominantes pour X raisons, presque toujours les mêmes, d'accès aux ressources. Cela pourrait prendre tellement de temps et se faire tellement lentement qu'on ne s'en rendrait pas vraiment compte, de libertés diluées en ennemis de la patrie déclarée, avant que la diminution des ressources et l'implacable impossible à devenir un être économique ne condamne les désespérés à une révolte sanglante. Cela pourrait durer tellement qu'on ne le verrait pas, ni vous, ni moi. Une part nostalgique en moi l'espère, car j'ai, comme tous les miens, le chaos en horreur et la criante crainte d'un monde libre de ne pas m'aimer.
Il n'y aura pas de réparation pour l'histoire, il n'y en a jamais. Pas de revanche qui ne se fasse au détriment de tous. Mais la fin du système est là, à moins d'un deus ex machina, d'un renversement de la dialectique politique, comme la colonisation a sauvé un occident privé d'esclaves et d'Amériques, par exemple. Sauf que la planète est finie, on en a fait le tour et à force de l'arpenter en hérissant les poils, on se retrouve à produire les superstitions mêmes qui achèvent de la faire redevenir plate. Alors, collaborer ou disparaître. Témoigner, sauvegarder la seule chose qui vaille et fasse testament d'une civilisation : son idéal, qui a quand même réussi à éduquer et soigner plus d'humains que jamais auparavant dans l'histoire; qui a posé les bases d'une réelle élévation morale et spirituelle, car il serait cela, l'universalisme, s'il s'appliquait à tous… Et peut-être même à tout le vivant, car l'agroalimentaire est une traite d'esclaves dont les générations futures rougiront sûrement en notre nom. Bref, il faut sauver ce qui peut l'être, le transmettre à qui saura en chérir l'impossible grâce, comprendre que le temps n'est plus notre allié et que si l'acmé a été foudroyante, faisant bondir le savoir à un niveau jamais espéré dans les rêves les plus fous d'Icare, nous pourrions tous retomber dans les ténèbres très vite à ne pas écouter les rouages s'enrayer, ici, là, partout, au fur et à mesure que les gens délaissent les jeux de dupes et se fâchent.
