L’enfer est pavé de bonnes intentions technocratiques
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 6 avril 2018.
Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! Il semble que c’est ce qu’ont conclu les tribunaux américains, en ce qui concerne Affluenza teen, ce jeune homme « trop privilégié pour réaliser la portée de ces actes », qui a quand même dégommé 4 piétons en voiture. L’affaire remonte à 2013, mais elle est particulièrement d’actualité, je trouve, en ces temps où le monde entier va mal mais personne ne semble vouloir en assumer la responsabilité.
Oui, bon, y’en a qui blâment aussi les étrangers, l’Occident, la modernité ou bien la religion, mais je veux dire, il faudrait parler des vraies raisons, un de ces jours, vous ne croyez pas ? Pas des boucs émissaires à qui l’on fait porter le poids de l’angoisse.
J’ai longtemps pensé, comme tout le monde, que les responsabilités étaient bien définies ou bien à peu près claires. Si les politiques sont au pouvoir et que ça va mal, c’est que c’est la faute des politiques. Et, au vu des choix qu’on a, oui, c’est Charybde et Silla, bref, nous sommes impuissants. Et pourtant… Si nous n’avons pas les politiques que nous méritons, à qui la faute ? Et si, plus simplement, plus humainement, nous étions tous, à notre niveau et quoi qu’on en veuille, intégralement responsables ? Je ne sais pas vous, mais personnellement, des vrais méchants qui jouissent à l’idée de s’enrichir sur la misère du peuple, des mécréants riant à gorge déployée à l’évocation du chaos et de la guerre, de vils manipulateurs pouffant par saccades en piétinant les autres avec délectation, je n’en connais pas beaucoup. En revanche, il m’est arrivé plus d’une fois de vouloir bien faire et de me planter en beauté, faisant par là-même considérablement plus de mal que je n’avais souhaité faire de bien. Et je gage qu’en cherchant bien et même pas trop loin, on pourrait trouver bien des exemples similaires à échelle bien plus grande, chez nos dirigeants, décideurs et grands stratèges.
Tenez, par exemple, j’ai rencontré récemment un cadre dirigeant à l’écart d’une conférence économique qui m’a expliqué avec vigueur que les PPP ou Partenariats Publics Privés étaient l’avenir du social, la preuve en était de l’électrification et de la distribution d’eau courante dans les campagnes marocaines, qui n’avait été possible que grâce à cela. Je réponds, jusque-là, c’est classique, qu’il en découle que des gens qui ne gagnent pas ou très peu d’argent se retrouvent à payer des factures, qu’ils ne peuvent pas assumer. Jerrada, au moins, devrait nous avoir enseigné cela, à défaut d’autre chose. Et là s’est produit quelque chose de glaçant. Il me répond, tout à fait indigné, profondément, moralement choqué par mon objection, qu’enfin, mais voyons ! De toute façon, ces gens-là ne consomment pas beaucoup et comme le prix est exponentiel selon la consommation, ce sont surtout les riches qui payent. Et puis, dans un pays en stress hydrique, on ne peut pas se permettre de gâcher de l’eau. Or si on la donne, l’eau, ils vont la gaspiller. Voilà, l’inversion avait eu lieu sous mes yeux, effroyable : donner de l’eau aux pauvres, c’est la gaspiller et c’est immoral quand on est en stress hydrique. Mais dites-moi, le stress hydrique, le problème, c’est quoi, si ce n’est qu’il menace la survie humaine ? En particulier des pauvres ?
C’est un peu comme virer des gens pour sauver l’emploi, ce qu’on nous vend à longueur d’année, ou bien cette fameuse théorie du ripple down effect, qui voudrait que plus on donne aux riches, plus les pauvres finiraient par récolter des miettes. Alors outre le côté effroyable d’imaginer les pauvres comme des chiens à qui on donne des restes tombés du buffet, certes, il y a bel et bien un effet ripple down aux cadeaux fiscaux, aux mesures technocratiques de développement et autres effets de l’inversion totale des valeurs que nous vivons actuellement, sans nous en rendre bien compte. C’est que le plus souvent, nous sommes tellement aveuglés à la réalité par notre langage délirant d’abstraction qui ne dépeint plus rien que nous nous trouvons coincés dans des divisions impossibles et nous devenons incapables d’évaluer la moralité de nos actes. Voulez-vous être écolos et mettre des panneaux solaires que vous voilà complice involontaire de l’exploitation minière d’enfants sous-payés. Et tout est à l’avenant, rien n’est innocent, rien n’est sans conséquence désastreuse sur l’autre. Il serait temps que nous ayons un fantôme des Noëls passés pour montrer aux Mr Scrooge que nous sommes tous en train de devenir les conséquences réelles et individuelles de nos choix.
