Marhaba bik ou la ?

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 février 2018.


Vous le savez, le Maroc s'ouvre à la migration en tant que pays d'accueil, est revenu au sein de l'UA et veut adhérer à la CEDEAO. Vous avez sûrement conscience que cela va impliquer tout un tas de nouveautés, dont de nouveaux marchés pour nos entreprises, un appui considérable pour la question de notre intégrité territoriale, une ouverture aux autres et au monde non négligeable. Sans doute avez-vous déjà réfléchi à ce que cela allait signifier techniquement, allions-nous adhérer au principe de monnaie commune et quid de cette histoire de franc CFA dépendant de l'ancien colon ? Certains se posent certainement des questions quant à l'impact d'un marché du travail ouvert, où nos travailleurs déjà fragiles seront en concurrence avec d'autres venus parfois de pays plus pauvres encore. D'autres peuvent peut-être s'interroger sur les problèmes de racisme ou d'identité que cela risque de provoquer. Mais à mon avis, peu sont nombreux à réaliser l'évidence : tout va changer.

Bon, en même temps, c'est parfaitement inévitable. Qu'on s'ouvre ou non à une immigration d'installation, elle a lieu d'ores et déjà, du fait de la fermeture de l'Europe et des nombreux déplacements de population, pour des raisons économiques, écologiques ou sécuritaires un peu partout en Afrique. L'idée de devenir un hub pour l'Afrique, non seulement au niveau aérien, mais aussi financier, culturel, etc., le tout dans un marché ouvert où nos entreprises sont bien placées est donc, quand on y pense, une simple mais intelligente adaptation au réel. Alors quoi ?

Alors j'ai un peu peur que notre tendance actuelle à vouloir nous racrapoter sur notre identité ne soit dangereuse. Et c'est d'ailleurs fascinant de voir que c'est à la veille de cette grande ouverture que nous avons cherché, par l'intermédiaire de la Constitution, à recenser les influences de la culture marocaine, africaines, amazigh, juives, etc., ainsi que les constantes du royaume. Parce que, je sais que vous n'avez pas envie de l'entendre, mais rien n'est jamais constant ! Ainsi, le Maroc peut s'enorgueillir d'avoir pendant longtemps été un symbole vivant de l'entente entre communautés juives et musulmanes. Mais si tout le monde souhaite au mieux préserver cet héritage, la vérité est qu'il est déjà moribond, faute d'une communauté plus nombreuse et plus jeune. Parfois, les changements apportent leur lot de nostalgie, de légendes personnelles et familiales, d'histoires régionales, comme le sentiment poignant qui lie Fès ou Tétouan à l'Andalousie, par exemple. Parfois, le changement est tel qu'il bouleverse totalement la société. Cela a été le cas à l'arrivée des grandes invasions arabes au Maghreb, par exemple. Alors comment imagine-t-on qu'on peut s'ouvrir tout en refusant l'influence ?

Il n'y a aucun exemple, je répète, aucun exemple de racrapotage identitaire qui ait fonctionné, jamais. Dès lors que des gens arrivent, qu'ils bougent, qu'ils s'installent, alors trèèèès naturellement, ils vont créer des liens, apporter de nouvelles idées, de nouveaux habitus et changer les choses en profondeur. C'est un mouvement sain, libérateur, qui fait du couscous le plat préféré des français et de la baguette la parisienne du Maroc. Il n'y a ni moyen d'éviter le changement, ni façon de préserver la pureté d'une identité de toute façon fantasmée et là, clairement, dépassée par la réalité. Et non, on ne sait pas ce qu'il en résultera, ce ne sera pas comme avant, mais en même temps, on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, voilà. Bref, quand est-ce qu'on comprendra enfin, qu'on puisse passer à autre chose, éviter les débats stériles et réactionnaires qui nous agitent actuellement au sujet de bisous, de vêtements ou de musiques fragilisant les fondements de notre culture ? Quand apprendrons-nous enfin à ne plus figer la définition, funèbre finitude d'une marocanité fixe mais au contraire, à nous ouvrir sans peur et avoir confiance en notre capacité à nous réinventer, ensemble ? Tous ensemble…