Voir le monde en couleur
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 janvier 2018.
Mhum, ça commence bien. Le maire de Rabat veut repeindre ses bus en rose, certains responsables de Marrakech envisagent de se mettre au vert parce que la cour des comptes voit rouge, non seulement sur les comptes de campagne des partis, mais sur les biens des élus, tandis que les manifestants de Jerada sont en bleu de travail pour ne plus broyer du noir dans l'ombre d'une mine en pleurs. En gros, si vous aviez cru que 2017 vous en avait fait voir de toutes les couleurs, 2018 promet d'étendre la palette des possibles. Et je le disais, ça commence fort, en particulier en provenance des illuminés de tous poils, jamais à court d'idée pour nous faire halluciner. Tenez, en Egypte, on veut désormais condamner la non-croyance, ce qui va devenir compliqué, évidemment, pour des raisons techniques, comme par exemple le fait qu'on ne sache pas lire dans les pensées. Et en Californie, il y a désormais une église qui promet de défoncer ses fidèles au canabis- la communion du bédos, si vous préférez, pour ceux qui voient l'autorisation de l'usage récréatif de kif comme un avènement messianique. Oui, bon, on en connaît ici qui ne seraient pas contre : à la limite, c'est une AOC au bled. Et pis c'est pas comme si les psychotropes et la religion faisaient historiquement mauvais ménage, mais admettez que ça a de quoi donner des couleurs que ne renieraient pas Bob Marley à l'ensemble du concept de messe dominicale.
Allez, ne faites pas grise mine, tout n'est pas aussi noir qu'il y paraît puisqu'il semble que même le PJD, après en être passé par toutes les nuances de la dissension interne, veuille se repeindre sous des couleurs plus à la mode moderne et libérale. Ainsi, fin décembre dernier, Bassima Hakkaoui rendaient blancs de trouille les potentiels pères hors mariage en déclarant vouloir rendre obligatoire le test ADN, avec responsabilité paternelle included en cas de conception hors mariage avec accusation en paternité, tandis que le chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani a rendu jaune biliaire tous les machistes s'appuyant sur la légitimité des textes religieux, pour expliquer qu'il fallait réviser la moudawana pour rectifier, je cite «toutes les interprétations biaisées des principes religieux afférants à la femme». Intéressant, non, comme technique de reconquête de la base après un changement interne assez traumatisant ?
Bon, cependant, c'est pas parce que le monde paraît se maquiller comme un camion volé qu'il faut voir les choses couleur Bisounours non plus. L'idée n'est pas, ni chez les uns, ni chez les autres, d'abandonner le référentiel religieux, simplement de le débarrasser des «interprétations biaisées», fin de citation. Ce qui ne signifie pas, par exemple, autoriser les relations sexuelles hors mariage ou remettre en cause les lois d'héritage actuelle, ou même la possibilité de la polygamie, par exemple. Mais ce qui est sûr, c'est que les choses bougent, et très vite, même. Et nous sommes à ce point d'abberation du réel où tout peut basculer et nous demande de montrer nos vraies couleurs, sans manichéisme.
