Demain

Parfois, je me souviens que je ne suis pas seule à ne pas savoir de quoi demain sera fait. Pourtant, on en a des Prophètes, du Bonheur ou de l’Apocalypse, mais… Remballez les experts, ils ne parlent que d’eux, comme tout le monde et ne peuvent rien nous dire de ce que nous sommes ou serons, ou serons amenés à être. On ne sait pas. On en perçoit certains signes, qui nous permettront de nous raconter une histoire qui deviendra LA vraie par réinterprétation, comme à chaque fois ! Et comme à chaque fois, on y croira dur comme fer, parce qu’on en a besoin. Mais sur le moment et au fur et à mesure, pour une idée juste, qu’on aura peut-être provoquée, il y en aura 100 autres qui ne feront que passer, avant d’être dépassées… Et parfois de revenir pour d’autres raisons encore, d’autres enjeux qu’on n’avait pas prévus et qui les réactualisent. C’est comme ça, comme un ballet aveugle, dans le noir, nous avançons, le plus souvent inconscients des autres danseurs et ça donne quelque chose que bien pompeusement, on appelle, selon les milieux et le sujet, Performance Artistique ou bien Destin des Peuples, allez… Mettez autant de majuscules que vous voulez à ces mots-là, il n’y en aura jamais assez pour nous rassurer sur la crédibilité de la démarche. Et pour cause : au fond, nous le savons qu’il n’y en a pas et c’est pour ça qu’on a besoin d’y croire et que cela ne procède d’aucun savoir transcendant.

Alors comment se projeter dans ce monde en mouvement tellement rapide, imprévisible, surprenant, incontrôlé et incontrôlable ? L’idée simple que l’on n’est pas tout seuls. Pas tout seuls à déterminer nos vies, pas tout seuls à prendre les décisions qui pourtant, nous affectent. Pas tout seuls à créer le vent de l’histoire, cette croyance qui, pour n’être basée sur rien, nous emporte quand même et justifie les pires horreurs, les indifférences les plus cruelles et les compromissions les moins éthiques, rien que pour vivre, bordel !

Je ne sais toujours pas de quoi demain sera fait. Mais il me paraît bien que tous, dans le monde, nous ressentons confusément, même quand on ne veut surtout pas le voir, que nous sommes, au présent, dans l’une de ces crises qui déterminera après coup, quand l’histoire pourra s’écrire, ce que nous avons été et sommes en profondeur. Et nous en sommes tous affectés. Tous, même si à des degrés divers et chacun différemment. Donc encore une fois, nous ne sommes pas seuls, dans cette équation à résoudre avec un langage autre que les mathématiques et que l’on ne maîtrise pas. Et quelle que soit notre attitude par rapport à la vie, il faudra bien que chacun pour soi-même, nous déterminions, non pas l’avenir, non pas ce que l’on en veut, mais ce que l’on en fait, car chaque acte, chaque pensée créatrice ou castratrice fera partie du tout que l’on nommera l’histoire. Bien sûr, il y faut des idées, et même des idéaux pour faire le choix des choix qu’on fait, quels qu’ils soient. Parfois par défaut, parfois par croyance et parfois avec passion. Sans doute faut-il identifier ce qui ne fonctionne pas et tenir pour comptables ceux qui en seraient responsables, sinon, sans conséquences, comment éviter que d’autres ne fassent pareil ? Pourtant, cela ne suffit pas si l’on ne se rappelle pas que l’on n’est pas tout seuls à avoir des idées, des idéaux et des coupables en tête de tout ce qui ne va pas.

On n’est pas tout seuls, l’autre existe autant que moi et je ne sais pas ce qu’il sait, ce qu’il pense, ce qu’il veut pour lui-même et c’est pour ça qu’à chaque fois que je regarde le monde changer sous mes yeux, c’est une surprise de le voir évoluer, de cette manière-là que personne exactement n’avait prévue ou tout à fait voulue. Je veux, et c’est mon point de croyance, y voir l’espoir : le pire n’est pas plus certain que le reste de ce que je projette de demain. Je veux, et c’est mon point d’engagement, y voir l’humain, cet autre déconcertant et à jamais insaisissable, avec amour. Alors, parce que c’est important, je vœux pour vous le meilleur à votre aune, l’espoir comme un baume à vos besoins profonds, à vos aspirations singulières, à cette harmonie du pas-tout-seuls-pas-forcément-ensemble-mais-jamais-sans-attaches, qui, je crois, caractérise notre humanité commune.

Je ne sais pas de quoi demain sera fait, je ne peux pas en espérer l’idéal pour tous – puisque nous n’aspirons pas à la même chose. Je vœux y croire un avenir commun, où nous ne nous serons pas tout à fait perdus en chemin, ou de vue. Et je vous souhaite de trouver, dans toutes les surprises que la vie nous réserve à tous, ces moments de grâce qui font que tout vaut le coup, et tout est renouvelé. Un éclat de rire en plein deuil, qui résonne comme la vie même ; le sourire d’un enfant dont la confiance vous ferait pleurer de reconnaissance d’avoir su en être digne ; la complicité muette d’une rencontre fugace qui infléchit, même légèrement, la tonalité morose d’une journée banale… Tous ces moments-là, je les regarde avec plus de considération et de gratitude que je n’admets dans ma vie les autres, les micro-humiliations du quotidien, les désagréments récurrents, l’hostilité de ceux qui décidément, ne veulent pas nous aimer et il n’est pas bien sûr qu’ils soient bien sûrs de leurs raisons pour ça.

Et puisque lorsque je parle, je ne peux parler que de moi, je vous souhaite à tous de pouvoir vous dire vous, et rien d’autre, avec satisfaction et réjouissance, comme je l’espère pour moi. Le reste adviendra quand même, qu’on se le souhaite ou pas. Et ce n’est pas ça pour autant qui fera notre vie, même si cela fait l’histoire – et parfois pas.